Avec L’homme sans âge, Francis Ford Coppola revient aux fictions intimistes et expérimentales de ses débuts. Le résultat, qui témoigne incidemment d’un rejet Hollywoodien, prend la forme d’une histoire d’amour intemporelle et symboliste qui traverse les époques. Présent dans la capitale pour parler de lui, de son cinéma, de vin et de sa fille Sofia (dont il est très fier), Francis Ford explique cette démarche qui risque d’être incomprise par tout ceux qui l’attendent au tournant.
Vous revenez après dix ans d’absence avec un petit film bizarre, proche de l’expérimentation. Pourquoi?
Pour tout vous dire, je me sentais un peu coincé. Plus exactement à ma place dans l’industrie du cinéma. En fait, je ne savais plus où je me situais. Je ne voulais plus faire de gros films de studio qui pour moi ressemblent un peu à des répétitions des films que l’on faisait il y a longtemps. En même temps, je me tâtais depuis quelques temps pour réaliser des films d’avant-garde et trouver les moyens pour en faire un. Un film comme L’homme sans âge m’est infiniment plus personnel que d’autres films que j’ai pu faire. Grâce à mon business dans les vins, j’ai pu réaliser ce petit film et je suis arrivé en Roumanie assez enthousiaste.
Vous pensez revenir aux films plus commerciaux ou pas du tout?
Jamais. Sincèrement, je pense que le cinéma passe une période noire. Personne ne sait vraiment où nous en sommes. Et cette incertitude est visible je pense dans L’homme sans âge, ne serait-ce que dans le fait que j’utilise différents supports pour raconter une histoire et que je brouille volontairement les repères temporels. Je trouve que les spectateurs ont perdu cet esprit de curiosité. Les studios ne produisent même plus de drames: ils ne s’intéressent qu’aux remakes de films étrangers ou déjà faits. Aujourd’hui, il n’y a plus de place pour un cinéaste comme moi. De toute façon, j’ai envie de financer mes propres films car finalement le décisionnaire ultime, c’est celui qui finance et même plus l’artiste. Et j’espère qu’on ressent cette liberté de ton dans L’homme sans âge.
Est-ce que vous conservez des restes de votre période expérimentale?
J’ai toujours eu une attitude expérimentale envers le cinéma. Et que je l’ai toujours conservée, malgré tout. C’est vrai que L’homme sans âge descend directement de cette période et que les choses bizarres et décalées qui s’y trouvent pourront surprendre. Ce qui m’a toujours frappé au cinéma, lorsque les réalisateurs essayent de suggérer qu’un personnage rêve, on a droit à des couleurs roses ou étranges. Ce n’est pas ma définition de l’onirisme. Bien sûr que c’est inhabituel. Mais ça reste réaliste en général. J’ai décidé de montrer un rêve comme dans la réalité. Sauf que la scène est filmée à l’envers. Pour moi, c’est une façon expérimentale de montrer la texture du rêve et c’est une expérimentation à échelle moins large. Comme dans One from the heart.
Vous aviez déjà abordé le voyage dans le temps dans Peggy Sue s’est mariée. Est-ce que ce thème vous touche?
J’ai toujours pensé que le cinéma était très à l’aise dans le fait de montrer à l’écran le thème de la manipulation du temps. Le fait d’aller en avant et de retourner en arrière, un nombre incalculable de films ont déjà expérimenté ce terrain. Et ce sujet m’a toujours passionné. Mais j’ai toujours voulu trouver le récit adéquat pour l’explorer. Avec L’homme sans âge, je me suis surtout intéressé au thème de la conscience qui finalement est créatrice de la notion temporelle. Si vous regardez bien, le film est aussi une histoire d’amour. Mais j’ai déjà traité ça dans plusieurs de mes films. Un film comme Rusty James par exemple explorait lui aussi le concept du temps. Là où également je me suis amusé à divaguer, c’était d’explorer ce qui sépare la science et l’amour. La morale, c’est que l’amour est la racine même de toute chose. Et que sans amour, on ne peut pas apprécier la connaissance. Si un jour je devais choisir entre les deux, soyez-en sûrs: je prendrais l’amour.
En voyant le film, on a l’impression que vous vous identifiez beaucoup au personnage principal.
Exactement. Mais c’est ce qui m’est arrivé en lisant la nouvelle d’origine. Et quand ça fonctionne de cette manière, c’est que je tiens la bonne idée. C’est comme ça que j’ai fonctionné depuis mes débuts. Le procédé d’adapter un roman ne me perturbe pas. J’ai commencé ma carrière en tant que scénariste. J’ai adapté de nombreux ouvrages. A chaque fois, pour ceux que j’ai adapté, j’ai toujours été pris par l’émotion qu’ils dégageaient. Je compare souvent ça à un chef d’orchestre qui tombe amoureux de la musique. Dès le départ, un livre vous suggère un mode d’adaptation. On est le lecteur et déjà on transpose des images. On est déjà le réalisateur pendant la lecture. Lorsque j’ai lu la nouvelle de Mircea Eliade, j’étais captivé. Je l’ai pris comme un conte de fées incroyablement inventif. Ça m’a rappelé l’univers des fables. Regardez par exemple la scène du coup de foudre. Quand j’ai lu ça dans le roman, j’avais la sensation moi-même d’être en osmose avec lui et d’avoir moi aussi au sens littéral un coup de foudre.
On est également proche de la confession à demi-mot. Le personnage principal cherche à réaliser une œuvre ultime, ce que l’on peut appeler le «chef-d’œuvre». Ce qui est beau, c’est qu’on a l’impression que vous êtes toujours en quête du chef-d’œuvre absolu alors qu’avec Le parrain ou Apocalypse Now, on pourrait penser que vous avez déjà fait votre film «ultime».
J’ai ce désir depuis que je suis jeune. Et je connais depuis toujours ce désir. Mais je ne pense sincèrement pas l’avoir fait. Comment pourrais-je vous le décrire? Il faudrait qu’il soit très beau, ça, bien sûr. Mais je le vois comme un film d’Elia Kazan. Avec une thématique tragique. Pour décrire ça, je dirais que ce serait un «drame poétique». J’espère vraiment faire ce film dans les cinq prochaines années. Ce sera mon chef-d’œuvre ultime.
Un projet comme Megapolis peut encore être votre «œuvre ultime»?
Je ne pense pas que Megapolis pourrait être considéré comme mon «œuvre ultime». J’ai toujours eu envie de le faire et ça fait depuis longtemps. Tel quel, à l’époque où j’ai commencé à plancher sur le sujet, je l’imaginais comme un grand opéra qui allait tout dévaster. Mais j’en suis un peu revenu. A l’époque, je croyais sincèrement ce que l’on écrivait sur moi dans la presse. A savoir que ma force était dans les films majestueux, babyloniens, énormes. Et je me suis rendu compte que Megalopolis exprimait cette mégalomanie de la race humaine qui avait le génie potentiel de créer une société, une utopie où chacun serait heureux et aurait sa place. J’avais situé ce projet à Manhattan. Mais entre temps le 11 Septembre a considérablement bousculé les événements. A l’époque, je croyais vraiment en cette utopie et qu’on arriverait à vivre de cette façon dans 60 ans, tout au plus. Aujourd’hui, malgré tout, j’ai conservé cette utopie. Seulement, je pense que ce monde-là n’arrivera plus dans soixante ans mais bien dans trois siècles.
Est-ce que la réussite des films de Sofia a suscité en vous une envie de revenir au cinéma et, en ce sens, de vous surpasser?
Au contraire, je suis très heureux de m’être interrompu et de ne pas avoir été derrière une caméra pendant qu’elle réalisait ses films. Je suis très fier d’elle. Ses débuts ont été magiques: elle a été soutenue par la profession, les critiques sans que l’on vienne lui reprocher d’être la fille de. Cela me fait d’autant plus plaisir qu’elle a réalisé ses films finalement dans la tradition familiale en enchaînant trois films à la suite. Je crois beaucoup en la nouvelle génération d’artistes américains. Quand on enseigne, on se rend compte qu’on apprend certes beaucoup aux étudiants mais eux-mêmes nous apprennent infiniment de choses. Je suis fier de Sofia, de Roman, de Nicolas, de toute cette vague Coppola.
Qu’est-ce que vous avez appris de Sofia par exemple?
Elle a un sens de la mode, de la musique qui m’interpelle beaucoup. Derrière son aspect doux et son apparence fluette, elle n’en possède pas moins un caractère très déterminé. Je dirais même un caractère trempé dans l’acide. Ce qu’elle veut, elle l’a. Je suis fasciné par sa capacité à demander des choses précises à ses acteurs sans hausser le ton, sans perdre son sang froid.
Où en est votre prochain projet, Tetro?
Dès que j’ai terminé la promotion de ce film, je retourne à Buenos Aires pour tourner. Il est basé sur un scénario très original. Tout à l’heure, je vous ai parlé de «drame poétique». C’en est un, je crois. Un film très personnel qui n’est pourtant pas autobiographique et exalte des sentiments par rapport à la famille. Une histoire de père, de fils, de frères qui sont dans une compétition créative les uns par rapport aux autres. Ça m’a toujours passionné. Vous aurez remarqué qu’il y a un courant artiste chez les Coppola? Il y a eu avant moi, il y en aura après moi. Le film s’inscrit un peu dans la veine des pièces de Tennessee Williams. En Argentine, j’ai trouvé toute mon équipe technique. Du tournage précédent, j’ai juste repris le chef-opérateur Mihai Malaimare Jr. et le compositeur Osvaldo Golijov. Maintenant, je ne sais pas encore si l’ambiance du film lorgne vers la tragédie mais en tout cas, je le pense en ce moment. En tous les cas, je suis heureux: Tetro fait partie des films que j’ai toujours rêvé de réaliser. D’ailleurs, c’est dans ce genre-là que j’aurais œuvré si je n’avais pas eu la consécration du Parrain.
Est-ce exact qu’il y a eu des problèmes de vol sur le tournage?
En effet, il y a eu un vol dans les locaux de production en Argentine. Le directeur de la photo a reçu des coups de couteaux en essayant de sauver sa caméra et l’équipement. En réalité, ils ont surtout volé des ordinateurs, de l’électronique. Ils n’ont rien pris de lourd comme les caméras parce que ça aurait été impossible de les transporter à mains nues. Quant au scénario, je n’avais rien à craindre: il existe plusieurs versions du script qui ne contiennent pas les éléments importants du film. Au final, je relativise beaucoup mais cela n’a pas été trop grave.
Pour finir, pourquoi cette allusion au Faucon Maltais dans L’homme sans âge?
C’était un clin d’œil que je trouvais amusant. Je me suis demandé quel genre d’oiseaux on pourrait citer et le faucon maltais m’est venu comme une blague. J’aime beaucoup le film, cela dit.
