Après un revival inespéré grâce au succès critique du Sourire de ma mère, Marco Bellocchio continue de surprendre. Son dernier long, Le metteur en scène de mariage, confirme une fascination pour le cinéma de Luis Buñuel dont il semble appliquer la formule ironique «Dieu merci, je suis athée» et plus secrètement un désir de réaliser des fictions ouatées et fiévreuses en forme de miroir introspectif, fourmillant de thèmes familiers et d’inquiétudes actuelles.
En voyant le film, on n’échappe pas au cliché qui consiste à confondre le cheminement existentiel du personnage principal avec le vôtre tant la réflexion sur l’art est omniprésente. Est-ce que Le metteur en scène de mariages doit être perçu comme un film personnel?
Oui. Un artiste recherche toujours des images belles, des formes nouvelles. Le metteur en scène de mariages puise son inspiration dans ce que je suis. Ce n’est pas un film nostalgique sur le cinéma. Ce n’est pas un film cinéphile. C’est une réflexion sur la vie d’une personne qui se demande si cela vaut encore la peine de faire des efforts pour trouver la nouveauté, si sa propre vie n’a rien de neuf. Il faut regarder et réfléchir sur son existence pour, après, se rebeller. Le personnage dit que si on cherche la rébellion et la liberté alors on est sûr de trouver une inspiration nouvelle.
Dans le film, vous montrez le mariage comme un parangon du conformisme. Faut-il voir une critique de la jeunesse italienne qui ne croit qu’en des notions caduques?
En Italie, le conformisme est général. On est dans une situation dépressive en raison des récents remous politiques. Il n’y a plus de politique, ou du moins d’idéaux politiques. Alors on assiste à un retour vers le passé. Vers un certain conformisme. Le mariage religieux s’apparente pour les jeunes d’aujourd’hui à un renoncement. C’est accepter, obéir à la société civile, faire des enfants. Je me suis attaqué au mariage comme symbole et non pas pour critiquer le fait que un homme et une femme peuvent avoir envie de se marier. On connaît tous des couples très libres.
Est-ce que l’on peut parler de ce même conformisme dans le cinéma italien actuel?
A mon sens, le cinéma Italien se réveille doucement. Sans être une révolution, il se passe «quelque chose». Tout va changer et on assiste à une prolifération de petits films. Dans ces films qui sont souvent des premiers, il y a une certaine qualité. Le problème, c’est que ces metteurs en scène restent des débutants. On peut facilement réaliser un film mais le plus dur consiste à durer, à persévérer dans une voie. Le cinéma que je connais et dans lequel j’ai commencé est mort. Restent aujourd’hui de jeunes metteurs en scène qui ont encore la possibilité de réaliser des films avec des budgets peu conséquents. La démarche est très démocratique. C’est une autre manière de faire du cinéma et de le voir. On peut découvrir ces films dans des festivals mais ils arrivent rarement dans les circuits français.
On a l’impression qu’il y a eu une vraie renaissance de votre cinéma depuis Le sourire de ma mère. Dans quelle mesure ce film a-t-il marqué un renouveau dans votre parcours?
Le sourire de ma mère aborde certains thèmes qui possèdent des relations étroites avec mes premiers films. Notamment Les poings dans les poches. Aujourd’hui, ces sujets sont revisités, changés. On y retrouve des personnages survivants dans une Italie totalement différente, avec un regard sur la vie différent. Le personnage de Sergio Castellito s’est tiré d’une tragédie familiale et tout d’un coup il s’est rendu compte que les fantômes du passé sont toujours vivants. Il trouve une alternative en se révoltant de manière pacifique. Pour ces diverses raisons, Le sourire de ma mère entretient un rapport ambigu avec le passé et dans le même temps propose une manière différente de voir les « images ». On peut trouver un prolongement de cette ambiguïté dans Buongiorno, Notte.
Dans Le metteur en scène de mariages, vous faîtes référence à Dante. Le sourire de ma mère, Buongiorno, Notte., et Le metteur en scène de mariages pourraient faire partie d’une trilogie onirique voire fantastique où les personnages croisent des fantômes.
J’apprécie beaucoup le cinéma fantastique, le surréalisme mais j’essaye toujours de défendre un apparent réalisme dans le sens où l’absurdité et le paradoxe s’expriment malgré tout dans un contexte réaliste. Dans Le sourire de ma mère, il y a plus d’une situation qui relève de l’absurde, comme cette scène de duel. Mais il n’y a pas de déformations visuelles comme dans les films de Buñuel. Tout reste dans une apparence de réalité. Dans Buongiorno, Notte., ça s’exprime de manière différente parce qu’il y a des combinaisons d’images plus libres comme avec celles de la Révolution Russe. Il y a dans ce dernier des libertés plus accentuées que dans mes autres films, notamment lorsque le prisonnier supposé mort se promène dans l’appartement et s’assoit devant la jeune fille.
Quels sont vos projets?
J’ai envie de réaliser un nouveau film très étrange qui s’attaque à un épisode historique brûlant, pour lequel je n’aurais certainement pas beaucoup de liberté. Cela tournera autour de l’époque où Mussolini était socialiste et nationaliste, pas encore fasciste. Le personnage principal devrait être la première femme du duce. On découvre l’abandon de Mussolini du foyer familial pour des desseins plus obscurs. Lorsqu’il devient premier ministre, il trouve un moyen pour enfermer cette femme dans un hôpital psychiatrique. Le sujet est complexe et dense. Ce sera bien entendu l’occasion de parler de l’Italie.
