« Control » de Anton Corbijn: Depeche Mode, Joy Division Et New Order, Revival 80’s

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Pour situer le contexte eighties du magnifique Donnie Darko, Richard Kelly et Michael Andrews voulaient prendre le morceau Love will tear us apart de Joy Division. En contrepoint d’une bande-son atmosphérique, ils ont incrusté des morceaux emblématiques dont ils avaient les droits (Notorious, de Duran Duran; The Killing Moon, de Echo & The Bunnymen; et Hell over heels, de Tears For Fears) afin de retranscrire l’essence malaisante d’une période doucement inquiète. A l’époque, le groupe Joy Division faisait partie du paysage musical même lorsqu’il n’existait plus. Après le suicide du leader Ian Curtis au début des années 80, le groupe s’est mué en New Order. Emule du Last Days de Gus Van Sant dans sa manière de regarder dans le blanc des yeux un groupe en pleine déliquescence, Control, de Anton Corbijn, orchestre avec minimalisme un requiem de biopic en révélant la face obscure et tourmentée du leader charismatique Curtis. Le film déroule ses bobines dans un noir et blanc délavé, adéquat pour traduire le désespoir latent qui travaille à l’esprit. Lors de sa présentation à la Quinzaine des réalisateurs au dernier festival de Cannes, il était soutenu haut et fort par tous les artistes qui avaient travaillé avec le cinéaste clippeur. Selon certaines rumeurs, les Depeche Mode devaient même venir sur la Croisette pour donner des interviews afin d’appuyer une démarche: comprendre la musique d’une époque qui ne résume pas à Modern Talking.

IAN CURTIS: A STAR IS DEAD
Etalé sur quatre ans, Control, sorte de film-hommage qui annihile toutes les ficelles didactiques, narre les balbutiements de Joy Division, groupe de rock post-punk anglais formé en 1977 à Manchester, chef de file du courant cold wave et prématurément stoppé dans sa starification par le suicide de Ian Curtis, parolier et chanteur, le 18 mai 1980. Originellement, le groupe s’appelait «Stiff Kittens» puis «Warsaw» (transcription anglaise de Varsovie, en référence au titre Warszawa de David Bowie, sur l’album Low). Joy Division est un nom de groupe provocateur qui fait référence au nom donné durant la Seconde Guerre mondiale aux groupes de femmes juives polonaises déportées, utilisées par les soldats de l’armée allemande comme des esclaves sexuelles, tel que le décrit le livre The House of Dolls, sorti en 1955. Sans adhérer à un quelconque groupuscule d’extrême droite, le groupe a joué de cette provocation en laissant traîner des indices: la pochette intérieure du maxi-single An Ideal for Living montre une photo du ghetto de Varsovie; l’introduction de la chanson Warsaw énumère le numéro matricule de Rudolf Hess (31G-350125), un criminel de guerre nazi emprisonné à Spandau. A la fois respectueux et lucide, Control n’est pas un produit opportuniste qui tire profit d’une pseudo nostalgie vintage: il est co-produit par la veuve de Curtis Déborah (incarnée par Samantha Morton) qui a écrit le roman dont le film s’inspire, et réalisé par Anton Corbijn, photographe et clippeur spécialiste de l’univers rock pour l’avoir longtemps fréquenté. Il a « shooté » à la fin des années 70 des groupes post-punk dont les présents Joy Division ou Public Image Ltd et signé des clips pour New Order.

A travers Curtis, Corbijn radiographie une époque qu’il a connu et où il était plus important d’être provocool que d’être soi-même. Celle d’une Angleterre déprimée en plein marasme économique où les usines ferment et la misère frappe un grand coup. Le gouvernement conservateur mené par Margaret Thatcher ferme les yeux. Cette fracture sociale a déjà inspiré bon nombre de cinéastes du cru à l’instar de Ken Loach qui, depuis toujours, s’est intéressé à la question. Il y a seulement dix ans, le cinéma anglais s’est libéré de ce lourd fardeau à travers des comédies sociétales en demi-teintes comme Les Virtuoses (Mark Herman, 96) et The Full monty (Peter Cattaneo, 97). Bien avant, Joy Division est devenu le témoin privilégié de cette déprime sociale que Corbijn se contente d’évoquer en filigrane, comme une chape de plomb, mais jamais directement pour ne pas verser dans une lourdeur allégorique. D’autant que d’autres groupes punks étaient déjà dans la place pour contester l’ordre établi et l’autorité tels les Sex Pistols. Inspiré par un de leurs concerts au Manchester Lesser Free Trade Hall en 1976, le guitariste Bernard Sumner (parfois désigné à l’époque par les pseudonymes Bernard Dicken, Bernard Albrecht ou encore Bernard Albrecht-Dicken) et le bassiste Peter Hook formèrent un groupe avec un ami, Terry Mason, qui joua de la batterie pendant une courte période. Ian Curtis n’est venu qu’après et a considérablement changé la donne.

Dans Control, on ne quitte pas le point de vue de Curtis qui déambule dans les rues désertes en plan-séquence, arbore fièrement le Crash de Ballard dans sa bibliothèque, écoute David Bowie claquemuré dans sa chambre et rencontre enfin les futurs membres du groupe lors d’une soirée où, lors d’une discussion, ils ne cachent pas qu’ils sont à la recherche d’une voix. Cette évidence ne saute pas aux yeux de Curtis qui n’a plus trop le temps de rêver sa vie à travers les vinyles et se trouve confronté à son quotidien sans paillette à l’ANPE anglaise. Par la suite, le groupe rencontre Rob Gretton (qui deviendra leur manager) et sonneront aux oreilles de Tony Wilson, futur patron du label Factory, qui les invitera dans leur émission de téle et qui, souvenez-vous, était joué voire ridiculisé par Steve Coogan dans 24 Hour Party People, de Michael Winterbottom. Il deviendra le patron de la Hacienda qui a accueilli jusqu’à la fin des années 80, la vague Mad’Chester, dont faisaient partie les New Order.

Si les concerts (mythiques) où Curtis se déchaîne en rythme avec la guitare ou la basse ont marqué les esprits, Corbjin se focalise dans la seconde partie de son portrait uniquement sur le mal-être du chanteur, accentuée par des crises d’épilepsie avant et pendant un concert (toutes deux visibles dans le film). Quitte à passer dans l’ombre tous les autres membres en tentant de trouver une justification au passage à l’acte (ce qui peut lui être reproché). A travers la relation adultérine de Ian Curtis avec Annick Honoré, journaliste belge qui est venue mettre de l’eau dans le gaz du couple Deborah / Ian, le réalisateur sous-tend que la vie personnelle et sentimentale est incompatible avec l’art.

En plein divorce, Ian incite Deborah à passer la nuit chez ses parents. Regarde La Ballade de Bruno (Stroszek), de Werner Herzog. Ecoute en boucle l’album The idiot d’Iggy Pop pendant toute la nuit. Ecrit une lettre pour Deborah et se pend dans sa cuisine. Mine nihiliste, Sam Riley rend compte des ambiguïtés qui assaillent Curtis sans mimétisme. Le style du cinéaste, doucereux et placide, proche de ses clips façonnés comme des photos sublimes mais statiques, devrait surprendre ceux qui s’attendent à une hagiographie bordélique (pour ne pas dire académique). Or, sous son apparence inoffensive, Corbijn signe un étrange précipité mélancolique où la vie d’une vraie star est totalement dédramatisée, en s’attachant à des faits sans chercher à les amplifier. Cet événement tragique marque au passage la fin du vrai mouvement «punk» dont beaucoup aujourd’hui revendiquent un héritage aseptisé. Un peu comme ceux qui se prétendent d’un mouvement ancien en citant des maîtres du genre pour privilégier une imagerie superficielle à défaut d’en comprendre les revendications.

LA PETITE BOUTIQUE MUSICALE D’ANTON CORBIJN
Avant d’être le réalisateur de Control, le Hollandais Anton Corbijn a travaillé comme photographe pour des magazines musicaux tels que l’anglais MME (News Musical Express) où des générations de groupes comme Joy Division, U2, Depeche Mode et Nine Inch Nails sont passées devant son objectif. Le groupe avec lequel il restera en relation le plus longtemps demeure les indispensables Depeche Mode. Petit topo ci-dessous.

Après avoir signé quelques clips pour Echo & the Bunnymen (The Game; Dancing Horses) ou U2 (Achtung Baby), il réalise la merveille qui le fera connaître au grand public: le clip de A question of Time, de Depeche Mode, qui repose sur une alternance d’extraits de concert et de prises de vue en super-8. Au départ, cette collaboration ne coule pas de source. Anton fait des séances photos avec eux au début des années 80 et les trouve terriblement immatures. Ce n’est qu’en 86 qu’il accepte de revoir son jugement. Il a bien fait.

C’est avec le clip de Enjoy the Silence qu’il se fera remarquer en tournant pour la première fois en couleur (cela lui vaudra le MTV Award du meilleur clip de l’année 90). C’est sa meilleure collaboration artistique avec le groupe. Il réalisera pour eux quelques pochettes d’album (dont Violator et ULTRA) et d’autres clips de morceaux excellents comme Barrel of A gun et Behind the Wheel. Alors, question pour Anton: à quand une petite bio sur Depeche Mode?

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