« Le désert rouge », « Profession Reporter »… Du Antonioni en DVD!

0
264

Chantre de la rigueur spartiate des plans, maître de plans-séquences contemplatifs où les personnages se consument de désir, Antonioni n’a pas son pareil pour plonger des individus dans des univers sensuels et étranges où tout est affaire de sentiments infinitésimaux. Pour ceux qui désirent succomber aux délices métaphysiques de ce cinéaste qui posent de vraies questions sur ce que nous sommes, n’hésitez pas, l’occasion est trop rare et surtout trop bonne. Portrait du cinéaste à travers quatre de ses oeuvres, enfin disponibles en dvd: Chronique d’un amour, Le désert rouge, La dame sans Camélias (réunis dans un coffret chez Carlotta) et Profession Reporter.

Certainement l’oeuvre charnière d’Antonioni, peut-être même le film-somme d’un Antonioni sans doute arrivé au bout de son art et sa réflexion sur la vie, Le désert rouge constitue l’un des sommets du réalisateur dont on n’a pas fini d’épuiser les beautés, qui plonge dans les dysfonctionnements d’un couple en crise: une femme (sublime Monica Vitti), mariée à un industriel et mère d’un petit garçon, est sujette à de fréquentes crises d’angoisse. Elle erre dans la triste banlieue industrielle de Ravenne tout en essayant de donner sens au monde qui l’entoure. Elle recherche le réconfort auprès d’un ami de son mari venu recruter de la main d’oeuvre pour fonder une usine en Patagonie. Mais celui-ci se révèlera également incapable de la comprendre et elle retournera à ses interrogations sans réponse. Accessoirement, on retrouve ici toutes les obsessions souterraines du cinéaste italien, alors au sommet de son art: l’incapacité de communiquer ce que l’on pense ou ce que l’on ressent, le malaise indicible, le sens de la vie, le désir féminin, le néant existentiel, la misère affective et sexuelle.

Profession Reporter, dernier volet d’une trilogie anglo-saxonne après les mirifiques Blow Up et Zabriskie Point, raconte l’histoire de David Locke qui tente d’échapper à sa propre existence en prenant l’identité de David Robertson, décédé d’une crise cardiaque dans la chambre voisine de la sienne et qui se révélera être marchand d’armes. Récit à suspense qu’une constante tension habite, ce film est le portrait d’un journaliste qui enquête en Afrique à des fins documentaires mais aussi d’un homme usé par sa vie qui va tout quitter pour suivre la piste de l’inconnu Robertson, son presque sosie, dont il a endossé l’identité et qu’il fera passer pour lui en découvrant son corps sans vie. Occasion d’un incroyable voyage qui va conduire Jack Nicholson dans le rôle du duplice David en Afrique et aux quatre coins de l’Europe, Profession Reporter se présente comme une intrigue noire faite d’atermoiements, de découvertes, de fuites et décline en filigrane une perçante et lancinante réflexion sur l’existence, le réel et la difficulté de vivre et de ne pouvoir rien y changer en dépit d’une identité autre.

Réalisé après Chung Kuo, La Chine, portrait documentaire de l’Empire du Milieu faisant suite à l’appel du gouvernement chinois et datant de 1972, Profession Reporter est le film que Michelangelo Antonioni tourne en 1974 alors qu’il ne peut réaliser Techniquement douce, le scénario qu’il avait prévu de concrétiser. Tiré d’un scénario intitulé Fatal Exit (Issue Fatale) que son producteur Carlo Ponti lui amène, The Passenger, son titre américain d’origine, est le premier film dont le sujet n’est pas son œuvre en propre. Ecrit par Mark Peploe, futur scénariste du Dernier Empereur et frère de la coscénariste de Zabriskie Point, l’histoire de ce film achève la « trilogie américaine » du maestro italien après Blow Up et Zabriskie Point et de fait, son contrat avec la MGM. Vingt deuxième film du réalisateur né à Ferrare, Profession Reporter en dépit du relatif échec commercial de ses précédentes tentatives américaines, bénéficia pourtant d’un budget élevé de la part du studio qui permit de concrétiser les intentions du cinéaste et notamment la dimension internationale de ses seize semaines de tournage entre Barcelone, Londres, Munich et le Sahara.

Présenté au Festival de Cannes, Profession Reporter sort en salles en 1975, l’année où Les Chroniques des années de braise reçoit la Palme d’Or. Seul film du réalisateur du Désert Rouge sélectionné en compétition officielle à ne pas lui rapporter de prix, ce classique que l’on ne pouvait plus voir en salles depuis des années impressionne à tous points de vue. D’une importance conséquente dans la carrière du réalisateur italien, ce long métrage synthétise ses idées force et son talent en plus d’avoir une aura indéniable que son invisibilité ne fit qu’accroître. Invisibilité due notablement au blocage des droits internationaux du film détenus par Jack Nicholson désireux de ne montrer le film qu’avec parcimonie. A un point tel que lors de la rétrospective à la Cinémathèque consacrée au réalisateur de l’Avventura, il ne put être projeté. D’où l’enthousiasme et l’impatience face à cette ressortie.

Antonioni, entre esthétisme et figure du double
The Passenger, titre éminemment plus significatif et pertinent, nous raconte l’histoire d’un homme, David Locke, qui tente d’échapper à sa propre existence en prenant l’identité de David Robertson, décédé d’une attaque cardiaque dans la chambre voisine de la sienne et qui se révélera être marchand d’armes. Récit à suspense qu’une constante tension habite, ce film est le portrait d’un journaliste qui enquête en Afrique à des fins documentaires mais aussi d’un homme usé par sa vie qui va tout quitter pour suivre la piste de l’inconnu Robertson, son presque sosie, dont il a endossé l’identité et qu’il fera passer pour lui en découvrant son corps sans vie. Occasion d’un incroyable voyage qui va conduire Jack Nicholson dans le rôle du duplice David en Afrique et aux quatre coins de l’Europe, Profession Reporter se présente comme une intrigue noire faite d’atermoiements, de découvertes, de fuites et décline en arrière plan une perçante et lancinante réflexion sur l’existence, le réel et la difficulté de vivre et de ne pouvoir rien y changer en dépit d’une identité autre.

Film sur l’errance, l’identité et le double, à la photographie éblouissante et aux virtuosités techniques impressionnantes, Profession Reporter marque de manière significative la filmographie de son auteur et avec lui l’histoire du cinéma. D’un point de vue plastique tout d’abord, la rigueur et la composition virtuoses du cadre ainsi que l’orchestration des mouvements d’appareil montrent si besoin en est les qualités et le talent hors normes du maître-cinéaste. Chaque plan est d’une intensité picturale saisissante qui n’aurait rien à envier aux plus grands films coloristes ou aux œuvres majeures de l’histoire de la peinture classique. Et cela tout en étant minutieusement composé et instigué dans l’instant, sans fard ni filtre. On n’en sort pas indemne, on en sort subjugué. En effet, entre onirisme, splendeurs des aplats de couleurs et géométrisation des lignes dans le cadre ( Jack Nicholson assis dépité contre un mur blanchi à la chaux sur lequel se découpe en couleur intense une fenêtre…), les lieux d’architecture comme la Pedrera d’ Antoni Gaudi autant que les étendues désertiques sont sublimées en servant de décor surréel à l’incarnation des personnages.

L’art qu’a Antonioni de composer l’image, ce talent qui le fait chercher sa beauté éclatante et contemplative, tout cela irradie la pellicule et donne aux personnages un décor unique tel un cadre conçu comme une enclave d’une beauté esthétique et signifiante rare. Entre science et éblouissement du cadre toujours, les plans découpent les paysages à la mesure des hommes qui les bordent, pour les faire disparaître par le jeu du Scope et laisser ainsi à l’étendue filmée toute son immensité et cette impression majestueuse d’infini, instaurant de fait d’autres rapports d’échelle et donc de sens : l’humanisation a cessé, le personnage esseulé fond dans l’horizon. Le plan, unité de signification dés lors essentielle, décline les figures typiques de l’auteur notamment le désert et son aridité symbolique et poétique tout en explorant l’humanisme et la souffrance existentielle de ses personnages. Voici ce qu’est le vrai et grand cinéma d’auteur ! Autre illustration de cette œuvre d’artiste et d’esthète : la scène finale. Au terme d’un magistral plan séquence, le cadre se fixe sur le crépuscule rougissant d’un ciel qui surplombe la bâtisse blanchie à la chaux de l’hôtel de Gloria. Entre rose et blanc, s’arrête le mouvement et se détache sur le perron un homme assis qui repose, modeste présence de vie. Une merveille…

Et que dire de son habileté dans le montage et le découpage de ses plans… Le montage, l’organisation des plans dans leurs rapports au son et aux éléments montrés ou non dans Profession Reporter confine au sublime, s’avérant d’une richesse surprenante et éminemment complexe. Entre le rêve, l’hallucination et l’étrange, cet ensemble parvient à créer le trouble chez le spectateur et à dessein nous fascine et nous questionne. Le malaise et la tension qui l’habitent, fruit des confrontions intenses entre les acteurs, leurs personnages incandescents et leurs destins, se lient à l’instauration d’une démultiplication des identités et d’un questionnement sur le regard de l’être qui se pose sur le monde pour le spectateur et le personnage. La scène où David Locke manipule les passeports volant l’identité de Robertson en échangeant leurs photos se déroule, entrecoupée de flash back et accompagnée par la voix du défunt sans que l’on sache d’où elle vient, sans que l’on sache si c’est un souvenir, le son de la bande ou une mystification. En cela, cette séquence admirable et éloquente est éminemment représentative de l’art Antonionien de la forme dans sa relation au sens.

L’élan polyglotte et exotique de ces scènes alanguies, leurs plaisirs esthétiques et plastiques sur fond de décolonisation et de post franquisme n’épargnent cependant nullement une réflexion Antonionienne propre sur l’homme et sur le monde. Profession Reporter est ainsi traversé de parti pris intellectuels et politiques subtils, multiples et puissants qui structurent l’œuvre avec brio et esprit. Que ce soit par la dualité nécessiteuse du journaliste obséquieux face à l’autoritarisme du despote qui déclare qu’il ne peut y avoir d’opposition car son peuple est uni, ou encore par le film dans le film et sa mise en abîme, grâce à des images d’archives d’une exécution réelle d’un prisonnier politique, le film interroge le spectateur et son rapport à l’éthique et au politique par l’image. Profession Reporter traite presque imperceptiblement de thématiques lourdes comme les rapports entre compromission et honnêteté intellectuelle, déontologie et vérité docilement relayée par les journalistes, en proie à l’insaisissabilité du réel. Mais il évoque aussi la question de la représentation de la mort notamment, la séquence de la fusillade qui y fait référence suscita d’ailleurs la censure. Heureusement, la version qui nous est projetée n’en est pas expurgée. La question des préjugés raciaux à l’heure de la fin des colonies et celle du regard misérabiliste et condescendant de l’occidental sont également soulevées en filigrane dans la rencontre entre le sorcier et David Locke. La responsabilité est donc aussi frontalement abordée que le rapport douloureux à l’être et à l’avoir. L’attirance irrépressible du documentaire (figure consciente du néoréalisme italien et première réalisation d’Antonioni avec les Gens du Po) et l’influence biographique via l’exil et l’insatisfaction ressentis par le cinéaste lui même travaillent également ce film en profondeur.

Mais plus que ses qualités esthétiques ou ses préoccupations critiques, éthiques et politiques, Profession Reporter recèle aussi l’un des plus beaux plans séquence de l’histoire du cinéma. Long de sept minutes, il nous fait passer sans rupture de l’intérieur de la chambre où va reposer David Locke – Robertson, sa dernière demeure, à l’extérieur de l’hôtel dans un lent mouvement d’appareil vers l’avant et le dehors, pour mieux revenir vers le dedans et l’intériorité de la chambre où il gît, figurant ainsi le trajet de son âme qui s’élève. En ces quelques minutes, tout est évoqué et compris via ce mémorable plan séquence. De son malheur qui nécessite le repos et la solitude dernière aux relations qu’il entretient avec « ses » femmes qui vont le reconnaître ou non, en passant par les éléments extérieurs qui vont mettre fin à sa destinée. Une véritable prouesse cinématographique digne du Soy Cuba de Mikhail Kalatozov. On notera qu’afin d’assurer et de régler ce ballet technique et hautement signifiant, Michelangelo Antonioni a élaboré pour cela une organisation audacieuse où la caméra va passer dans son mouvement de l’intérieur de la chambre à l’extérieur, en traversant les barreaux de la fenêtre, barreaux qui vont s’effacer avec une déconcertante aisance grâce à une habile mystification. Cette séquence est sans nul doute à placer dans la même catégorie que le plan d’ouverture de la Soif du Mal d’Orson Welles, la Corde d’Alfred Hitchcock ou le récent Breaking News de Johnnie To pour son audace formelle et technique autant que pour sa signification, c’est-à-dire la catégorie des séquences inoubliables au cinéma. Que dire dés lors de Profession Reporter si l’on ajoute à cela qu’après Cinq pièces faciles, Easy Rider et Chinatown qui lui valurent une nomination à l’Oscar du meilleur acteur, Jack Nicholson évolue à un niveau de jeu étourdissant digne de la prestation éblouissante qui lui fera obtenir la même année la première de ses précieuses statuettes grâce à Vol au-dessus d’un nid de coucou ? Qu’ajouter alors si l’on sait que l’on retrouve également une Maria Schneider émouvante et solaire, elle que l’on avait vue aux côtés de Marlon Brando chez Bernardo Bertolucci en 1972 dans le sulfureux Dernier Tango à Paris ?

Rien de plus que la vérité dans toute sa simplicité : Profession Reporter est un film d’exception, un film comme on en voit trop peu. C’est un des chefs d’œuvre cinématographiques de sens, d’esthétisme et de beauté formelle que nous livre cet auteur et cinéaste lumineux qu’est Michelangelo Antonioni. Mais c’est aussi une oeuvre subtilement politique et éthique aux accents humanistes et existentialistes qui marque la sisyphéenne douleur de vivre et de n’y rien pouvoir faire, tout en interrogeant la figure du double, la notion de regard et sa portée.

Chronique d’un amour: autre genre, autre époque
Il s’agit ni plus ni moins du premier long métrage de Michelangelo Antonioni et permet ainsi de découvrir un cinéaste obsédé par ses thématiques futures et obsessionnelles comme l’ennui et le doute des sentiments. Châtiant copieusement les codes du mélodrame lambda, Antonioni montre deux amants traqués par l’enquêteur du mari de la dame qui se rencontrent et finissent par s’unir à l’insu de leur plein gré. Au fil du récit, des choses s’éclaircissent. On apprend, entre autres, que les deux amants ont déjà été amoureux dans une vie antérieure où ils n’étaient qu’adolescents. Les sentiments se mêlent, les personnages ne savent plus quoi faire et sont confrontés au néant de leur existence. La fin, élément précis et fondamental dans les films d’Antonioni, sera une source d’inspiration pour L’éclipse. En total questionnement, sans jamais oser donner de réponses, le cinéma d’Antonioni trouve brillamment ses marques. La musique envoûtante de Giovanni Fusco contribue à l’ambiance ouatée et suspicieuse et la lenteur dans la progression dramatique traduit une volonté de réalisme propre au courant néo-réaliste. Oeuvre davantage considérée comme mineure et rarissime dans la filmographie du cinéaste, La dame sans Camélias raconte le périple d’une jeune vendeuse remarquée pour sa beauté par un producteur de films romains. La jeune starlette devient une vedette jusqu’au jour où elle se voit confier un rôle principal et que les premiers ennuis commencent. Avec sa caméra-scapel qui ne laisse rien échapper, Antonioni continue de scruter les états d’âme de femmes sacrifiées et en total dénuement. Le film est à mettre en corrélation étroite avec Le désert rouge. Indispensable, oui.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici