Quelque part entre le Ken Loach de Family Life et le Michael Haneke de Benny’s Video, il y a un bloc d’altérité. En s’attachant aux maux d’un jeune homme qui se complait dans le néant existentiel et ses fantasmes secrets, le cinéaste allemand Christoph Hochhaüsler livre une œuvre épurée et sensible qui s’attache à l’immuable, aux silences, à la peur de se perdre dans un monde trop vaste et sonde ainsi les tracas et conséquences sur des visages silencieusement inquiets. Après Le Bois Lacté, confirmation d’un talent sûr.
Quelle est la part d’autobiographie dans ce film ?
Christoph Hochhausler : Mon enfance a été fantastique, mon adolescence a été plus douloureuse. Il existe des similarités évidentes entre le personnage principal et moi-même, notamment dans la représentation de la famille qui évoque un peu la mienne. Pas en terme d’autobiographie mais en terme de ressenti. De toute façon, j’aime brouiller les pistes. Depuis toujours, j’ai aimé mélanger la réalité et la fiction. En réalité, je serais plus proche de son grand frère.
Comment recevez-vous la comparaison avec Michael Haneke ?
Pour être franc, c’est plutôt flatteur. Beaucoup de journalistes me parlent de Benny’s Video comme référence à L’imposteur. J’aime beaucoup le travail d’Haneke et il a certainement été l’une de mes sources pour réaliser ces films mais je ne suis pas un aficionado fétichiste.
Quelles sont vos influences ?
Paradoxalement, je citerai en premier Ernst Lubitsch qui est selon moi un génie. C’est un cinéaste qui ne joue pas dans le même registre mais je suis un inconditionnel de ses films, notamment Haute Pègre. Je trouve que ce film est une fantastique autopsie des relations humaines avec tous les éléments requis pour me faire passer un bon moment.
Que ce soit dans Le Bois lacté et L’imposteur, vous flirtez avec le fantastique. Est-ce que l’idée de mettre en scène un film de genre vous intéresse ?
Bien sûr mais j’essaye de plus en plus de me décrire comme un cinéaste éclectique qui change de registre à chaque fois qu’il fait un film. Quand on les regarde bien, Le Bois Lacté et L’imposteur sont deux films assez différents. Si je m’écoutais parler, j’aimerais réaliser un western, un film d’aventure, un thriller. Il me reste à savoir si je serai capable de mener cela à bien. Ce n’est pas une question de savoir-faire ou de talent mais plus une question de moyens. J’aimerais beaucoup réaliser une comédie mais je ne sais pas si je serai un bon metteur en scène de comédie.
Le film peut parfois faire rire.
Effectivement, je dirais que le film est à la fois comique et tragique. Si on regarde avec plus d’attention, la comédie est toujours fondée sur un terreau tragique. C’est le cas des films de Buster Keaton ou de Charlie Chaplin : en apparence, c’est burlesque, en profondeur, c’est terrible.
Comment avez-vous travaillé la bande-son ?
Selon moi, la relation entre la musique et le son est essentielle. J’apprécie beaucoup le traitement de la musique et du son dans les premiers films parlants. De manière générale, le son ou la musique étaient utilisées comme béances à l’imagination. Dans ce sillage, j’aime bidouiller le son pour que le spectateur ait l’impression que des bruits continuent de se produire dans sa tête alors qu’il n’en est rien. Sur L’imposteur, j’ai travaillé avec mon compositeur Benedikt Schiefer qui ne travaille généralement pas sur les bandes-son de films. Toute la musique est concentrée autour du personnage principal puisqu’elle adopte son mode de vie et de pensée. Ben a simplement composé quelques morceaux pour le film sans l’avoir vu dans son intégralité, c’est moi qui ai choisi le moment propice pour les placer. C’est en réalité l’un de mes rêves, de ne faire qu’un film où le son serait la musique et la musique, le son.
Est-ce qu’à travers ce film vous traduisez votre haine du conformisme ?
Non, je ne pense être quelqu’un de foncièrement asocial ou même contre un système. Il peut y avoir un plaisir pervers à suivre les règles d’une société mais inconsciemment ou non, tout le monde a ce désir de ne pas s’y conformer. Je pense qu’il est bon de prendre des responsabilités quand cela s’impose mais aussi qu’il est nécessaire de rêver ou même de fantasmer. En cela, les rêves érotiques sont salvateurs.
Qu’avez-vous voulu dire à travers les personnages qui portent des masques ?
Les jeux auxquels les personnages se livrent, c’est-à-dire des tests d’embauche, existent vraiment. Les entretiens pour un emploi prennent parfois des tournures absurdes. J’ai toujours aimé l’idée que l’apparence finisse par transformer un individu. Finalement, le film pose cette question : qu’est-ce qu’un masque peut vous faire commettre ? Qu’est-ce qu’il révèle de vous ? Keith Johnson a écrit un livre sur les masques dans lequel il argue qu’ils peuvent littéralement prendre possession de vous et vous obliger à faire des choses contre votre gré. C’est une habile métaphore sur le masque social que nous portons tous mais qui ne révèle en rien ce que nous sommes véritablement.
Lors des entretiens d’embauche, vous revenez sur le passé de l’Allemagne. Est-ce que le personnage principal peut être perçu comme un symbole d’une Allemagne masochiste, incapable de faire la paix avec ses démons intérieurs ?
Contrairement aux apparences, le sentiment de culpabilité n’est pas si fort que ça en Allemagne. Dans cette scène précise, lorsque le recruteur parle du passé de l’Allemagne, il essaye juste d’impressionner le protagoniste alors qu’on sent très bien qu’il s’en fout. Mais le parallèle que vous faîtes entre le personnage et le pays est intéressant.
De la même façon que lors des scènes sur les aires d’autoroute, le personnage adopte une posture quasi-masochiste.
Oui. Dans le récit, il y a des signes évidents qui montrent le désir de soumission du personnage principal mais ce n’était pas dans mes intentions de les rattacher à la peinture d’un pays.
Comment avez-vous travaillé l’alternance de la réalité et du fantasme ?
Ma principale ambition avec L’imposteur consistait à montrer la désillusion de la réalité. Finalement, ça ne parle que de ça, d’un jeune homme qui essaye de prendre sa propre réalité en main. Sans confiance en soi, tout devient fictif.
Quels sont vos projets ?
Un thriller qui s’articule autour d’un journaliste qui est manipulé par une instance supérieure et qui quand il découvre un secret a des ennuis. Je tiens absolument à ce que cela se passe dans une grande ville pour retrouver la notion d’un personnage perdu dans le chaos d’une mégalopole urbaine. Je désire que le film revisite toute une tradition de films noirs dans la lignée de M, le maudit.
