« Nouvelle cuisine » de Fruit Chan: du court au long métrage

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Présenté en compétition au prochain festival de Gérardmer, la version longue de Nouvelle Cuisine de Fruit Chan sortira également en salles en février prochain. Les amateurs du genre ont pu en découvrir une version courte dans un des sketchs des Trois Extrêmes. De l’un à l’autre, le résultat diffère de manière surprenante.

À la fin de la projection de Nouvelle Cuisine, de Fruit Chan, un constat imparable : s’il pouvait être considéré comme le meilleur segment des Trois Extrêmes (Takashi Miike, Fruit Chan et Park Chan-Wook), Nouvelle Cuisine trouve toute sa cohérence dans la version longue construite comme un thriller paranoïaque avec des personnages plus fouillés et des détails scénaristiques qui ne pouvaient être conservés dans le segment. Ce n’est que justice parce que Nouvelle Cuisine est originellement un long et qu’il est peut-être même mieux ainsi. Seulement, Chan, cinéaste a priori peu assimilable au genre, ne s’est pas contenté d’enlever quelques passages pour raconter grosso modo la même histoire. Sa technique est plus subtile : il a éludé les passages les plus significatifs et les détails les plus obscurs pour donner un autre sens à son histoire. La comparaison entre les deux versions est à ce titre édifiante.

Fruit Chan organise des images viscérales et distille le trouble et l’angoisse lentement mais sûrement. Le moyen et le long racontent le même destin funeste. Celui de Madame Lee, star de feuilletons overdosés de niaiserie, femme désespérée qui n’hésite pas à goûter aux étranges raviolis de Tante Mei afin de rester belle et désirable. Le scénario repose sur des personnages complexes et crédibles. Le portrait est si précis et minutieux que ce ne serait pas absurde de confesser que Chan emprunte le sillage de Cronenberg et de Haynes, en adoptant le ton de la fable urbaine sur le culte de l’apparence et la dictature de la jeunesse (avec, dans la version longue un sous-texte explicitement féministe).

Mais, d’un film à l’autre, le personnage ne possède pas les mêmes traits de caractère. Alors que dans le segment, elle apparaît comme soumise et prisonnière des cruelles lois de l’apparence ; dans le long, elle ressemble à une mante religieuse qui traque ses proies et met tout en œuvre pour conserver son pouvoir de séduction. Dans la version longue, la scène de sexe entre elle et son mari plâtré appuie clairement la domination qu’elle cherche à exercer sur son homme. Dans la version sketch, elle appuie essentiellement son envie de conserver son mari parce qu’il lui échappe. Ces deux visions se répercutent dans un dénouement marquant : la première version (la plus courte) la montre comme étant une victime ; la seconde comme une manipulatrice prête à tout. Dans les deux cas, les effets sont intenses, abrupts et choquants, d’autant plus séduisants qu’ils rompent chacun à leur façon avec la sempiternelle explication finale. Le trouble qui en émane est assez excitant.

La version longue permet également de donner plus d’importance au personnage incarné par Tony Leung Ka-Fai qui se trouve au centre d’une sorte de vaudeville trash entre Miriam Yeung et Bai Ling. La relation adultérine du mari – et le personnage lui-même – a été coupée pour la version courte. Certains passages ont été conservés comme l’histoire de la mère et la fille autour de l’avortement, sans doute pour leur puissance horrifique (dur de rivaliser sur ce plan avec Park Chan-Wook et Takashi Miike). Tout ça pour dire qu’au petit jeu des disparités, la version longue l’emporte. Quoi qu’il en soit, les mêmes qualités abondent : excellence de l’interprétation (surtout Bai Ling, à la fois étrange et séduisante), belle photo (Christopher Doyle, connu comme le chef-op de Wong Kar-Wai) et surtout atmosphère angoissante.

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