Interview Amat Escalante (« Sangre »)

0
309

Avec Sangre, son premier long-métrage, Amat Escalante confirme la bonne santé du cinéma mexicain. Son style (tout en plans-séquences) tranchant et sans concession, évoque Michael Haneke. Mais le jeune cinéaste a bien le temps d’imposer sa vision pessimiste du monde à l’écran : il n’a que 26 ans.

Comment définiriez-vous Sangre ?
Amat Escalante : On me pose souvent cette question parce qu’à mon avis, il bouscule les repères. Généralement, je réponds qu’il s’agit d’un film sur la relation d’un couple et que ça s’articule autour de la jalousie et de l’incompréhension.

Vous dîtes souvent dans les interviews que le film parle d’une femme qui cherche à manger son mari.
Effectivement, je pense que le personnage féminin est complètement névrosé. Son attitude la plus révélatrice peut se voir pendant les scènes de sexe. Mais il ne faut pas essayer de chercher une quelconque misogynie. Ce n’est pas tellement le propos.

L’homme est surtout passif.
Le fait qu’il soit passif renforce le fait qu’il est insensible à tout ce qui l’entoure. Au Mexique, je pense que la population a beaucoup de mal avec l’image qu’elle renvoie. Elle est confrontée à un certain vide, à différents manques et certains pays étrangers y répondent. Les séries télévisées, comme on peut le voir dans le film, sont majoritairement issues des Etats-Unis. Mais, avant de vouloir délivrer des messages politiques, j’ai essentiellement travaillé la forme du film.

Quel est votre parcours ?
A 18 ans, j’ai réalisé un court-métrage en noir et blanc. J’ai mis cinq ans pour le faire. J’ai pu apprendre le processus de la mise en scène, de la fabrication d’un film. A l’origine, je suis très cinéphile. Pendant mon adolescence, je n’ai fait que regarder des films.

Quelles sont vos influences ?
J’ai grandi avec certains films précis de cinéastes. Je pense notamment au cinéma de Werner Herzog que j’admire profondément. Stanley Kubrick a été à l’origine de ma passion pour le cinéma. Robert Bresson et Michael Haneke première période également.

La longue dernière scène de votre film rappelle beaucoup le cinéma de Pasolini et de Buñuel.
Pendant qu’on tournait, je me passais beaucoup de films de Pasolini. La scène finale dans les ordures est effectivement une référence explicite à Theorème. Quant à Buñuel, je suis un grand admirateur de Los Olvidados. Là encore, la scène finale est particulièrement marquante. C’est ce que j’ai cherché à reproduire dans Sangre.

Doit-on y voir une forme de régression vers un état primaire ?
Peut-être qu’il ne se passe rien, peut-être qu’il y a un retour aux sources. La scène est volontairement ambiguë et ouverte. J’adopte le point de vue du personnage principal mais au fond, on ne sait rien du reste du monde. En fait, toutes les questions se posent : que va-t-il devenir ? Quel est son futur ? Va-t-il rester là ou revenir ? C’était sciemment établi dans le sens où je voulais que le film hante longtemps l’esprit du spectateur tout en le bousculant. Pour revenir à cette conclusion sans doute par trop abrupte, elle ne véhicule pas vraiment d’espoir.

Que souhaitez-vous que le spectateur conserve de vos plans-séquences ?
Mon principal souci, ce serait qu’il ne s’ennuie pas pendant qu’il le regarde. Et peut-être de regarder les détails pas seulement à l’écran mais autour d’eux. Je ne veux pas que les spectateurs s’ennuient ou n’éprouvent aucune réaction pendant le film. Si ça les dérange, tant mieux.

Comment avez-vous trouvé l’acteur principal ?
C’est mon voisin de palier (rires). Il habite juste en face de chez moi. Je l’ai croisé de nombreuses fois et il avait l’air très mystérieux. Avant le film, il avait les cheveux longs et une barbe, et de très grandes lunettes. Il était très étrange. Je ne lui ai pas beaucoup parlé, je le rencontrais parfois dans la rue, ça s’arrêtait là. Quand j’écrivais le script, je n’avais pas son visage en tête. Lorsqu’il a fallu commencer à faire des castings, je me suis souvenu de lui. J’ai su après coup qu’il aimait le cinéma et qu’il arpentait les festivals de ma ville. L’idée de participer au film l’enthousiasmait. On lui a alors coupé les cheveux, donné des vêtements et retiré ses lunettes. Je n’ai fait aucun test pour voir s’il savait jouer. Mais ce genre de technique est stimulant. C’est comme lorsqu’un cinéaste fait un film avec un scénario pas achevé. Bien entendu, j’avais peur qu’il soit terrifié par la présence de la caméra. Je sais que ça a été dur pour lui parce qu’il n’avait jamais fait ça auparavant.

Il n’a pas tiqué pour les scènes de sexe ?
Bien sûr. Je crois que ça a été plus dur pour lui que pour sa partenaire. Elle s’était probablement faite à l’idée avant lui. Son mari l’a beaucoup aidée. La scène la plus difficile que nous ayons eu à tourner reste celle où il ouvre la porte et voit le corps nu sur le sol.

Le film est si déprimant qu’il en devient drôle.
Pendant que j’écrivais, il n’y avait strictement rien de drôle dans le script. Mais je pense que l’humour vient davantage des personnages, de leur façon d’occuper l’espace, la façon dont ils se déplacent etc. Au Mexique, on prend ça avec beaucoup de dérision. Les gens là-bas raffolent des tragédies qu’il y a nécessairement une part intrinsèque de grotesque.

Vous êtes jeune (26 ans). Votre regard est non seulement implacable mais surtout pessimiste.
L’unique raison vient du fait que j’ai toujours été client de films graves, solennels et résolument pessimistes. Comme les premiers Haneke. Je suis moins fan de ce qu’il fait aujourd’hui mais sa première trilogie a été un choc.

Comment va le cinéma Mexicain ?
Pour avoir travaillé sur Japon et Bataille dans le ciel, je sais que Carlos a beaucoup de mal à financer ses films. Le fait que des films comme le mien ou celui de Carlos Reygadas soient sélectionnés dans des festivals comme Cannes permet de montrer que les gens apprécient ce cinéma. En Europe, les cinéastes montent leur film plus facilement et bénéficient de plus d’aides que nous où le cinéma n’est pas complètement respecté. Mais il ne faut pas se plaindre : en Argentine, la situation est encore plus calamiteuse.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici