Interview : Michael Haneke En Dvd

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Alors que Caché, thriller beau et intrigant sur la culpabilité, squatte actuellement les salles hexagonales, Michael Haneke profite d’une double actualité avec la sortie en dvd de sa première trilogie avec les films Le Septième continent, Benny’s Video et 71 fragments d’une chronique du hasard, ainsi que Funny Games, quatre must-see. Réputé exigeant, Michael Haneke est en réalité un perfectionniste qui lorsqu’il écrit un scénario désire voir précisément ce qu’il avait pensé à l’écran. Cela peut déboucher sur des malentendus.

Vous aviez pensé à faire un commentaire-audio sur vos films ?
Michael Haneke : Non. Premièrement, je me sens plus à l’aise lorsque quelqu’un me pose des questions. Sinon, j’ai l’impression d’être dans la position d’un professeur, et je fais déjà ça à l’école du cinéma en Autriche sur les films des autres (rires). Ça m’ennuie un peu. J’ai déjà commenté une fois une scène également avec Serge Toubiana de Code Inconnu pour expliquer comment j’avais réalisé le plan-séquence d’ouverture, sans doute parce que, d’un point de vue technique, c’était compliqué. C’était intéressant pour cette scène mais parler de chaque scène dans le détail, je trouve l’exercice ennuyeux. En tant que spectateur, quand j’achète un DVD, je trouve ça passionnant. Mais, généralement, quand j’écoute les commentaires audio des réalisateurs eux-mêmes, je trouve ça un peu gênant parce que ça donne un côté vaniteux. En revanche, si une personne me demande pourquoi j’ai fait telle ou telle chose, là, je peux expliquer. En plus, j’ai tout oublié de la façon dont j’ai fait tel ou tel plan. Quand je regarde mes films à nouveau, pour dire la vérité, je vois en premier lieu les défauts. Je ne peux pas voir le même film que le public.

Vous êtes consommateur de dvd ?
Oui. En général, je n’achète pas les premiers films américains qui sortent mais ceux qui m’intéressent. Je préfère regarder le film chez moi plutôt qu’à côté de quelqu’un avec son pop-corn et toutes ses merdes (rires). Je me sens plus à l’aise en regardant le film chez moi ; c’est pour ça que je pense que c’est une invention géniale. Le DVD, c’est le futur. Dans très peu de temps, tout le monde regardera son film dans sa maison d’une façon élaborée et formidable.

Je trouve que vos films sont faits pour être vus le cinéma, de façon à ce que l’on ne puisse pas s’en échapper
(il rit) On peut voir une comédie dans une salle pleine de spectateurs qui s’amusent. Ça fait plaisir d’avoir une ambiance dans une salle, c’est certain, mais ma façon de regarder n’est pas commune. Je ne peux pas regarder un film en dehors de mon travail. Je regarde toujours la manière dont c’est filmé. C’est très pratique d’avoir la possibilité de regarder tous ces détails. Mais c’est vrai que dans un film où on a envie d’emprisonner le spectateur dans une situation, naturellement, le cinéma est le meilleur support. De toute manière, si le film est suffisamment fort, cela va forcer le spectateur à rester pour voir jusqu’à la fin. J’ai toujours trouvé ça un peu hypocrite la réaction des gens qui regardent un film comme Funny Games jusqu’à la fin et qui insultent le film.

Dans l’interview en bonus, vous incitez même les gens à arrêter le film si c’est trop dur émotionnellement.
C’est en fait ce que dit le tueur dans le film : « vous avez eu assez de violence ou vous voulez continuer ? ». Les gens étaient fâchés parce qu’ils étaient presque obligés de voir et d’endurer la souffrance.

Je pense plutôt que personne ne vous a pardonné le coup de la télécommande.
(il rit) A Cannes, lorsque le film a été présenté, ça m’a beaucoup plu parce que quand la femme tire sur le tueur, il y a eu des bravos dans la salle. Les gens ont vraiment applaudi. La scène suivante, quand il fait le rembobinage, il y a eu un silence absolu parce qu’ils se sentaient rattrapés par le calvaire. Je suis arrivé à les faire applaudir à un meurtre. C’est précisément ce que je voulais montrer à travers le tueur : je peux vous emmener où je veux, vous êtes toujours mes victimes. Pas de moi en tant que personne, bien sûr, mais du cinéma. Le public voulait occulter cette partie désagréable. Il réclame des bons sentiments mais ne veut pas se rendre compte jusqu’où l’engrenage peut aller. A travers mes films, j’essaye de nourrir la méfiance auprès des médias.

Funny Games peut être vu comme le nouveau Salo
C’est l’une de mes références et incontestablement l’un des films qui m’a le plus marqué. Je me souviens bien du jour où je l’ai vu. C’était à Munich. Le film était annoncé comme quoi il allait être censuré. Il était diffusé dans sa version originale et c’était un scandale dans la presse. Le soir, tout le monde est entré dans une grande salle de 800 places. C’était presque plein au début. Une demi-heure plus tard, la moitié de la salle était partie. Après une heure trente, il y avait trente personnes. A la fin du film, je pense qu’on était cinq ou six. Après avoir vu le film, j’étais choqué. Pendant deux semaines, j’étais malade. Ça m’a bouleversé. Et c’est à partir de là que j’ai compris ce qu’était vraiment la violence, la souffrance physique et mentale. Naturellement, cela m’a donné envie d’arriver à provoquer cette même décharge. J’ai le DVD de Salo chez moi, ça doit faire un an que je l’ai acheté, je n’ai pas osé le revoir.

Dans l’interview sur Funny Games, vous dîtes que le tournage était spécial parce que décontracté, aux antipodes de ce que l’on pourrait croire. Vous aviez fait un making-of à l’époque ou pas du tout ?
Non. C’est différent si on est entre gens qui travaillent ou l’équipe avec une personne externe. Même si la personne est toujours là, même si on s’habitue à elle, on est quand même conscient de sa présence. J’ai rien contre le fait de filmer ce que l’on fait lorsque l’on tourne dans la rue par exemple. Pour le DVD de Caché, il y aura certainement un making-of. Néanmoins, si on a des scènes de grande intimité ou difficiles pour les acteurs, je n’aime pas trop parce que je pense que ça peut attirer l’attention de l’acteur. Si par exemple je fais un film avec des scènes sexuelles, je n’aurai jamais des gens sur le plateau parce que ça devient moins intime, moins privé. De manière générale, je pense que c’est intéressant d’avoir un making-of mais ce n’est pas mon premier intérêt. Cela étant, j’apprécie d’en regarder. J’ai vu récemment un making-of très long sur… (long silence) L’armée des douze singes, de Terry Gilliam. Ça dure deux heures et Gilliam est désespéré d’un bout à l’autre.

Le fait qu’on retrouve les acteurs Ulrich Mûhe qui joue le père et Arno Frisch, le fils dans Benny’s Video dans Funny Games dans un schéma inversé, c’était volontaire ou innocent ?
En fait, c’est vraiment une coïncidence parce que j’ai souvent travaillé avec Ulrich, dans ces deux-là et aussi Le Château, un téléfilm. J’adore cet acteur donc chaque rôle qui était intéressant lui était réservé. Et en cherchant pour le rôle du tueur pour Funny games, j’ai fixé un casting. Et lui je le connaissais. Ce n’est pas un acteur, c’est le fils d’une famille que je connais par relation. Il s’est avéré idéal pour le rôle. Ce n’était pas un clin d’œil volontaire parce que ce n’était pas le but. Je me suis bien entendu rendu compte sur le moment des correspondances que cela pouvait provoquer. Mais si j’avais trouvé un meilleur acteur, j’aurais pris l’acteur. C’est sûr que cela donne un certain surplus ironique à Funny Games.

Le fait que Funny Games devienne un film culte, considéré comme un film d’horreur et un summum d’angoisse, ne vous effraie pas ? Est-ce que vous ne vous dîtes que le film vous échappe à ce moment ?
Absolument. J’ai souvent vu ce phénomène dans les pays anglophones. En Dvd, Funny Games est devenu un film culte. Je me rappelle que je disais pendant le tournage que si le film devient un succès, il ne peut devenir un succès qu’en raison d’un malentendu. C’est un peu le même problème que Kubrick a eu avec Orange Mécanique. Il était horrifié à l’idée de savoir que les spectateurs aient vu un film fort et complaisant. Je ne sais pas si c’est vrai mais j’ai lu dans un magazine qu’il avait pensé à retenir le film à cause de cette réception. Où est l’alternative si vous voulez faire un film sur ce thème ? Vous n’avez pas beaucoup le choix. Il y a toujours des possibilités pour que chacun d’entre nous comprenne le film à sa manière. Tout le monde sait que la violence n’a rien d’agréable, mais c’est différent de le savoir et de le sentir. Quand on se décide à le faire sentir, ça change la situation. Malgré le fait que ce soit sanglant et brutal, certains films très violents peuvent être consommables. En revanche, ce n’est pas si facile d’arriver à ne plus la rendre consommable. Consommable dans le sens « avoir du plaisir à voir ça ». Avec Funny Games, je voulais parler de la violence sérieusement. C’est inévitable qu’il y ait des malentendus. C’est comme à l’époque quand j’étais enfant, on allait dans le train fantôme même si on savait pertinemment qu’on avait peur. C’était pour montrer qu’on était courageux. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes de 15-16 ans disent « tu as vu Funny Games ? » pour impressionner.

Est-ce que vous pensez que votre cinéma souffre d’une étiquette ?
Je ne pense pas que ce soit mon cinéma qui souffre mais plutôt les journalistes qui collent des étiquettes. C’est une maladie de la critique en général de taper un tampon sur n’importe quoi. Je pense notamment à Houellebecq. Les journalistes prétendent savoir à l’avance savoir de quoi sa prochaine œuvre sera faite. Or, s’il fait autre chose, on va le lui reprocher très gravement. De la part d’Haneke, on attend un choc.

Est-ce que vous ne pensez pas qu’un film comme Code Inconnu ait pu en souffrir ?
C’est étrange parce que Code Inconnu est le film qui a reçu les meilleurs critiques partout dans le monde sauf en France. Ce sont des mystères qui existent dans tous les pays. Mes films français sont beaucoup estimés en Autriche et mes films Autrichiens en France. C’est l’un des films que j’affectionne le plus. On me demande souvent quel est le film que je préfère de ceux que j’ai fait et je réponds toujours qu’un père ne peut pas dire quel enfant il préfère. Il y a parfois des petits détails qui font que le film ne fonctionne pas mais c’est le risque de filmer en plan-séquence. Code Inconnu était très proche de ce que je voulais faire. J’ai reçu ma Palme d’or pour ce film le jour où un jeune noir est venu me voir après la projection et qui m’a dit « je n’ai jamais vu un film si juste sur le peuple noir ! » et ça m’a fait plaisir parce que j’avais peur de ne pas être sûr de ce que je faisais. J’avais fait des recherches mais je ne connaissais pas vraiment le sujet. C’est à ce moment que je me suis dit que j’avais touché une part de vérité.

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