Interview : Lucile Hadzihalilovic

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Innocence, premier long-métrage de Lucile Hadzihalilovic, est un film d’un autre temps, quelque part entre le cauchemar éveillé et le songe lointain. Un film autre qui pose beaucoup de questions, donne peu de réponses et retranscrit au plus juste cette impression que le temps est suspendu. Lors de l’interview, la réalisatrice donne quelques clefs de ce rêve mystérieux sans entrer en profondeur, afin de ne pas en déflorer toutes les belles surprises.

Dans le texte original de Frank Wedekind (Mine-Haha ou l’éducation corporelle des jeunes filles), il y avait déjà la même structure éclatée avec plusieurs personnages ?
Non. En fait, j’ai vraiment conservé le dispositif de l’endroit, c’est-à-dire l’école isolée dans le parc, les souterrains, le théâtre… Dans la nouvelle, on suivait une petite fille pendant sept ans. J’ai conservé le parcours. Au début, elle ne comprend rien, puis elle apprend un peu les choses, découvre le théâtre et se pose des questions sur le monde extérieur. Je trouvais que c’était bien de respecter cet ordre-là. Du coup, j’ai pensé à scinder en trois personnages. C’est vrai que concernant le scénario, les gens étaient un peu inquiets parce qu’ils avaient peur que les spectateurs perdent le personnage d’Iris au milieu. Paradoxalement, je crois qu’à l’arrivée ça fonctionne. Je voulais vraiment qu’on respecte cette découverte au fur et à mesure de l’âge.

Le thème de l’enfance confrontée à la perte de l’innocence est un sujet qui semble vous passionner. La bouche de Jean-Pierre, votre moyen-métrage, traitait déjà de ce sujet.
Oui, d’une façon plus angoissée certainement. Dans Innocence, c’est nettement plus naturel parce que c’est ce sentiment d’inconnu du monde qui est une forme de perte d’innocence. Visuellement l’organisation du lieu telle qu’elle est dans cette nouvelle de Frank Wedekind reflétait bien de manière concrète ce sentiment que le monde est mystérieux, que peu à peu on apprend des règles, qu’on vous en impose certaines, qu’on vous menace de choses qui n’arrivent pas forcément mais c’est une manière de vous éduquer. Le dispositif visuel rendait bien ce sentiment que l’éducation est à la fois une forme d’épanouissement et aussi une forme d’enfermement.

Physiquement, vous ressemblez beaucoup à Bianca
C’est drôle parce que je n’en avais pas eu conscience quand je l’ai choisie. Et puis quand ma première assistante a vu la petite fille, elle a éclaté de rire. Effectivement, on me l’a dit plein de fois. Il y a même des gens qui me disent qu’on ne voit que de petites Lucile dans le film. Et même quand j’ai demandé à Hélène [NDR. De Fougerolles] d’être brune avec une frange, je ne m’en suis pas rendue compte. Et après évidemment, elle a rigolé et elle m’a dit «ah, tu veux que je te ressemble». C’est assez courant que les réalisateurs choisissent même de manière un peu inconsciente des acteurs qui leur ressemblent ou alors qui les transforment un peu pour les ressembler.

Le film est très ancré dans le fantastique.
Oui. Le premier élément fantastique du film, c’est le cercueil parce que c’est celui qu’on peut le moins expliquer. Bizarrement, je pensais que, dans la nouvelle, c’était un cercueil et je me suis rendue compte plus tard en la relisant que c’était une boîte. J’aimais bien l’image du cercueil et de la fontaine et j’ai construit mon récit en fonction de ces deux images. Sinon, il y a des éléments de conte comme l’horloge. Le fait que les filles soient coupées du monde est fantastique. C’est un genre que j’affectionne parce que j’ai été élevée au cinéma et à la littérature fantastique. En même temps, j’aime bien que ce genre soit associé à des choses très simples. Je préfère même plus l’étrangeté que le fantastique. C’est sans doute aussi pour ça que j’affectionne la littérature allemande de cette époque-là. Je trouve par ailleurs qu’elle se lie bien à l’enfance.

Le film se ressent plus qu’il ne s’explique.
J’ai du mal à raconter des histoires où il y a beaucoup d’action, où les personnages passent aux actes. Je préfère le mystère, l’impression que quelque chose va arriver, faire ressentir cette attente.

Contrairement à La bouche de Jean-Pierre, Innocence n’a rien à voir avec le style visuel de Gaspar Noé.
Oui. La bouche de Jean-Pierre a été réalisé à une époque où on faisait Seul contre tous. On a travaillé ensemble sur les deux films parce qu’ils avaient en commun un côté pré-fait divers. Avec Gaspar, on a une maison de production et à l’époque on produisait nos films dans la mesure où c’étaient des films courts. J’ai travaillé avec lui sur Carne et Seul contre tous. Seul contre tous est un long-métrage mais au départ ce devait être un moyen-métrage. On a produit ensemble ces deux films-là, en plus de La bouche de Jean-Pierre, et moi j’ai monté ses films. Mais je n’ai pas travaillé sur Irréversible et lui n’a pas travaillé sur Innocence. Mais pour revenir à la question, c’est clair que l’esthétique d’Innocence est plus divergent.

Qu’est ce qui vous intéresse dans la mise en scène ?
J’adore inventer un petit monde. Autrement, travailler sur l’image et le son m’intéresse beaucoup. Ce n’est pas tant l’aspect technique qui me passionne, je préfère par exemple trouver les décors, chercher des principes de mise en scène, jouer avec le son…

Le chef-opérateur, c’est Benoît Debie, qui a déjà travaillé sur Calvaire de Fabrice du Welz…(Sortie 16 Mars, ndlr)
Absolument. Calvaire est un très très beau film. C’est un éclairage très naturel et très brut. Visuellement, c’est magnifique. Benoît Debie est vraiment très bon.

Le fait qu’on pense à Irréversible lors du plan final d’Innocence est voulu ?
Oui et non. Disons que l’idée de la fontaine était déjà dans le texte. Elle n’est pas aussi importante à la fin mais lorsque les petites filles arrivent dans le bâtiment, elles disent qu’il y a une fontaine dans le coin qui leur rappelle le parc. Et je me suis dit que c’était une idée purement visuelle. De toute façon, j’avais écrit le scénario avant que Gaspar ne fasse Irréversible.

Est-il prévu que La bouche de Jean-Pierre sorte en DVD ?
On y pense. On se demande si ce ne serait pas intéressant de faire un double DVD avec Innocence.

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