Interview Jonathan Caouette

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Voilà sans conteste l’œuvre la plus singulière de cette semaine et incontestablement celle de l’année. Tarnation est un film unique qui n’a comme seul argument que Jonathan Caouette, un trentenaire brisé par la vie dont la seule arme n’est qu’une caméra salvatrice où il enregistre son mal-être, sa vision morne de la vie, son impression de ne pas être comme tout le monde, à la recherche d’un amour absolu, en quête d’une éternelle affection. Dans le registre de l’auto-fiction, on n’a pas vu des réussites aussi bouleversantes qui arrivaient à être à la fois poignantes et universelles. Avec ce film explosif, Caouette va se faire une place unique dans le cinéma contemporain. Il est aux alentours de 16h, j’arrive au bureau de l’attaché de presse. Jonathan n’en finit plus de donner des interviews (c’est un vrai moulin à parole) et de parler avec sa mère, Renee, avec qui il entretient une relation plus que privilégiée. Du coup, comme il doit être à l’autre bout de Paris dans 20 minutes et qu’il ne nous reste que peu de temps pour l’interview, Jonathan est pressé mais peu importe: on connaît déjà tout de sa vie. Pour parler du phénomène Tarnation, on ne pouvait pas ne pas retranscrire cette interview sous la forme kaléidoscopique d’un journal intime.

JONATHAN ET SA MERE
Avant d’être un film sur sa singulière première personne, Tarnation se révèle surtout une déclaration d’amour fou d’un fils à sa mère : « Je voulais raconter l’histoire de ma mère de mon point de vue. Il y a deux longs plans dans le film : celui où elle tutoie la citrouille et celui où j’imite ma mère. Celui où je filme ma mère était une façon de faire entrer le spectateur dans ma famille et de montrer le constat. »

JONATHAN ET L’ART
L’art underground New-yorkais a tenu une place immense dans la vie de Jonathan : le théâtre (il a essayé de monter une comédie musicale sur le Blue Velvet de David Lynch), le cinéma (il dévore les films d’horreur, de Carrie à L’exorciste en passant par La pluie du Diable) mais surtout la musique, qui le libère, l’extrait de cet enfer terrestre. Et ces envolées lyriques sont magnifiques. Tarnation qu’il traduit lui-même par damnation en même temps qu’il l’assimile à un groupe homonyme, bénéficie d’une BOF sublime conciliant tous les mouvements musicaux des années 80 (comédie musicale, indie américaine, gothique) : « Au montage final, je voulais mettre des chansons qui m’avaient ému comme celles de Nick Drake par exemple. Je voulais créer une sorte de clip (…) Ce montage musicale était une sorte de cinéma vérité »
Ainsi, on entend du Lisa Germano (Reptile), du Marianne Faithful (The Ballad of Lucy Jordan), en passant par les Cocteau Twins (Ice Pulse), Magnetic Fields (Strange Powers) et, bien entendu, le groupe Law qui a composé la majorité des chansons. Le film leur doit beaucoup pour le ton mélancolique de leurs chansons élégiaques, parfaitement au diapason de cette œuvre cathartique.

JONATHAN ET SA TROISIEME PERSONNE
Pour parler de sa propre vie, Jonathan emploie la troisième personne du singulier au lieu de la première. Question: pourquoi une telle distanciation ? « Vous savez, tout ce qu’il y a dans Tarnation est à 99.9% vrai. Je voulais éviter tout exercice de style qui soit narcissique, c’est ce dont j’avais vraiment peur et ce n’était vraiment pas mon but. Il y a des changements de montage et de fins à plusieurs reprises. A la fin de la version que je voulais faire, mon grand-père prend une arme et me tire dessus et la caméra tombe sur le sol, comme si mon cerveau était en train de mourir. Ensuite, on me voit, avec mon copain, nus, ensemble allant vers la lumière blanche, pendant que ma mère cite un poème. Ce sont des idées que je voulais conserver pour le festival de Sundance, pendant la chanson des Magnetic Fields ».

JONATHAN ET SES PROPRES DEMONS
Tarnation fouille, incise plus profond encore, et pointe droit dans le blanc des yeux de tout à chacun. Raison ? Sous la surface, se cache le dessein secret d’un homme encore enfant qui cherche à acquérir une paix familiale, ou plutôt la reconstruction de la cellule familiale éclatée. Bien entendu, ce n’est que de l’utopie même si selon Caouette, « tout va un peu mieux ». Sa mère a vu le film plusieurs fois et elle l’adore.
Question démons, Jonathan en connaît un rayon. Par exemple, la première fois qu’il a eu son père au téléphone, ce dernier s’est empressé de lui demander s’il était gay sous prétexte qu’il avait une voix de gay. Outre le fait d’épingler la connerie humaine brute de décoffrage, Caouette part de son propre malaise pour tendre vers l’universel. Tous les questionnements que le jeune Jonathan se posent sur l’identité sexuelle, sur sa place dans le monde, sur sa relation avec les parents ou plus précisément, sur les secrets de famille qui sont légion ici et provoquent ces non-dits qui assassinent toute sincérité, sont universels.
Néanmoins, exit l’esprit revanchard, Tarnation n’est qu’amour: « Je n’en ai jamais voulu à mes grands-parents, malgré ce qu’ils ont fait à ma mère. Mais je ne porte pas la faute sur eux, plutôt sur l’entourage, les voisins qui ont provoqué ces électrochocs. Je ne leur en ai jamais voulu parce que je n’ai jamais douté qu’ils s’aimaient et qu’il y avait de l’amour envers moi ou ma mère. A l’époque, ils avaient leurs propres idiosyncrasies qui sont différentes des nôtres aujourd’hui et je ne peux pas me permettre de juger cela. »

JONATHAN ET L’AVENIR
L’avenir? Vaste question! Jonathan va retourner sur les traces de son passé, au Texas, s’occuper de cette famille qu’il aime et possède des projets, bien entendu (continuer à faire des films sur ordi).

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