C’est suffisamment rare pour être signalé et écrit: une bande dessinée vient d’obtenir le sésame coup de foudre chaos. OUI, UNE BANDE-DESSINÉE, PARFAITEMENT! Doctor Strange: Fall Sunrise de Tradd Moore est un véritable choc qui tient à la fois de la bédé la plus barrée depuis des décennies et de l’aberration industrielle le plus chaos. Derrière ce coup de maître, un petit génie: Tradd Moore.
Que procurent les chocs de lecture en bande dessinée, ceux provoqués par la découverte d’un Winsor McKay, d’un Druillet ou d’un Chris Ware, ceux qui dans une vie de lecteur n’arrivent qu’une poignée de fois et forcent à appréhender une planche avec un regard neuf? Pour qui serait en manque de ces électrochocs, une merveille venue du comics est en cours de publication, et son passage sous silence dans nos contrées constitue déjà une des plus injustes couverture critique de l’année en bande dessinée. Son nom? Doctor Strange : Fall Sunrise.
Publiée chez Marvel, cette série, dont le troisième épisode vient d’être publié en France, est signée d’un jeune Américain de 35 ans du nom de Tradd Moore. Si l’on doit bien avouer que sa précédente publication chez Marvel était passée, malgré son apparente grande qualité, sous nos radars (Silver Surfer: Black, 2019), cette dernière avait été suffisamment remarquée pour que la maison d’édition new-yorkaise lui offre carte blanche sur sa prochaine série. L’homme, passionné de philosophie mystique et d’iconographie religieuse macabre, s’est alors lancé dans l’écriture d’une nouvelle série sur le sorcier le plus célèbre de l’écurie Marvel, Doctor Strange, dans l’idée de lui offrir une histoire entièrement indépendante (le comics peut se lire, en ce sens, sans connaissance particulière de la mythologie strangienne) et pétrie de ses propres obsessions. Le résultat, ayant demandé quatre ans de travail, est une aberration industrielle: comment cette maison d’édition, dont la publication en comics n’est pas loin d’être aussi sage que sa production cinématographique, a-t-elle pu permettre à ce Ditko malade en plein trip jodorowskien d’accoucher d’une œuvre aussi radicale?
À la fois gothique, morbide, dérangeante et sexuelle, la série est une stupéfaction à chaque page, dont les folles couleurs signées par Heather Moore font ressortir la puissance psychédélique et impossible. Mélangeant la vitesse du trait des mangas, certaines techniques de collage (empruntées à l’occasion à l’œuvre de Dave McKean) et un expressionnisme noir façon Mike Mignola, le dessin fait cohabiter les différents plans d’existence de ses personnages cosmiques d’une manière inédite, faisant de la lecture de chaque planche un décryptage minutieux qui n’est pas sans rappeler celui nécessaire face à l’œuvre de Chris Ware. Si cette avalanche de références pourrait sembler étouffante, Tradd Moore, en fantastique magicien, se révèle un dessinateur capable de rendre ce magma halluciné cohérent et très personnel. Sens dessus dessous, son épopée perchée stupéfie par ses idées de mises en scène et son usage neuf du lettrage. Celui qui cite comme inspiration de son univers aussi bien Caspar David Friedrich, que Le Septième Sceau de Bergman ou les jeux vidéo Final Fantasy réussit également à distiller ses influences dans son histoire, quasiment muette dans son premier épisode et délicieusement symboliste.
Si l’on en laissera le plaisir de la découverte vierge, et que l’essentiel se comprend de toute façon en dehors des mots, sachez qu’il est question d’un Doctor Strange (au design très gender fluid) chargé de devenir la sage-femme d’une entité astrale, de combats de chevaliers mutiques dans un univers de dark-fantasy régi par les lois d’existence de Platon, d’un génocide planétaire de premiers-nés, et d’acceptation des plus sombres traumatismes enfouis en chacun de nous. Le dernier épisode de la série sera publié aux États-Unis le 22 février, et il nous tarde déjà de découvrir de quels infinis tumultes Tradd Moore est encore capable. T.R.
