[LE FILS DU REQUIN] Agnès Merlet, 1994

«Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin» répète sans cesse le petit Martin. Petit mais déjà trop vieux, trop marqué, presque ridé. Comme le petit héros de Léolo (Jean-Claude Lauzon, 1992) qui s’accrochait à une phrase lue dans «L’avalée des avalés», ce mioche-là fait tourner en boucle cette tirade issue des Chants de Maldoror, dont il n’a peut-être lu que ce passage. Lui et son petit frère Simon sont des tornades vivantes, semant la terreur partout où ils passent, crachant, détruisant, saccageant tout ce qui bouge ou pas. Le Nord en tremble.

Retrouvée à la fin des années 2000 avec deux films fantastiques honnêtes mais peu mémorables (Dorothy et Hideaways), Agnes Merlet avait pourtant frappé fort avec ce premier long au sujet tout sauf facile, alors inspiré d’un fait divers des années 80. Deux diables de frères, impossibles à séparer tels des siamois, irrécupérables jusqu’au chaos, capables de courir à perdre haleine en pleine nuit d’hiver pour se retrouver. Car ils se retrouveront toujours, quoiqu’il arrive. Leur père aviné n’en veut pas, les institutions ont baissé les bras, la mère est partie. Et on ne saura jamais au fond ce qui fait autant tortiller ces enfants à la bouche fleurie qui volent et détruisent comme ils respirent. Sur la terre, ils cassent tout : alors ils s’imaginent dans la mer, requins parmi les poissons.

Les raisons enfouies et tout ce qui s’explique, ce n’est pas ce qui intéresse Agnès Merlet, qui fait descendre son premier essai d’une longue lignée de grands films qui exploraient l’enfance comme un désastre, ou parfois même le rêve ne suffisait pas : Pixote, The reflecting Skin, Bouge pas, meurs, ressuscite ou encore De bruit et de fureur. Leur papa à tous : Los Olvidados bien sûr. Des films sur les oubliés, les écorchés, ceux qui ont grandi trop vite et trop mal. Et puisqu’on parlait de Leolo, on retrouve aussi chez Merlet une poésie qui n’atténue pas la monstruosité, ne l’excuse pas non plus, mais la baigne sous un soleil noir ruisselant. Les falaises d’Ault, où l’on verra un bus chuter dans un silence assourdissant (quelle introduction!), ont une gueule de fin du monde, donnant des airs de poèmes crépusculaires et humides à l’odieuse promenade.

À l’époque, le film rafle le prix de la critique à Venise, mais ne sauvera pas la carrière de sa réalisatrice : peu après, elle soumet L’imbécile, une œuvre toute aussi violente se déroulant au cœur des Beaux-Arts. Personne n’en voudra. Quand on revoit ce Fils du Requin, on peut clairement parler de chaos étouffé dans l’œuf.

1h 25min / Drame
De Agnès Merlet
Par Santiago Amigorena
Avec Ludovic Vandendaele, Erick Da Silva, Maxime Leroux

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