« Trauma » de Dario Argento: derrière l’aventure américaine du maître du giallo, un poème d’amour fragile et dérangé

0
1814

Dans le petit monde de Dario Argento, les films des années 80 ont été réhabilités depuis des lustres: Opera, Phenomena et même Ténèbres, longtemps regardés d’un œil torve, sont considérés désormais comme des œuvres phares du réalisateur transalpin. Plus difficile sans doute constitue le long corridor des années 90, ce purgatoire hanté par des films à la qualité vacillante. À l’instar du très inégal Deux Yeux Maléfiques, dont la part Argentienne (ce foutu chat noir coursé par un Harvey Keitel en mode youtalktoumi) était une fable un peu miso-miso sauvée de justesse par l’apport non considérable de Tom Savini. Ou Le syndrome de Stendhal, œuvre puissamment dérangeante, sale et biscornue, qu’on n’aime pas beaucoup revoir. Ou encore Le fantôme de l’opéra, quelque part le baroque cheval fou façon Ken Russell low-cost et le bis fin de règne à la Umberto Lenzi/Lamberto Bava. Le romantisme noir de Morricone, perdu dans un autre film, et la vulgarité d’un Leroux souillé, où Julian Sands arrache des gueules déguisé en lévrier afghan pendant qu’Asia tire la langue, ne se marient définitivement pas. Bon. Et puis il y a ce Trauma, réalisé en 1993. Soit un vilain petit canard, considéré comme une vilaine traîtrise amérwikaine, pas franchement discuté, peu cité, laissé sur le bas-côté. Et pourtant…

Alors que le cinéma de genre à l’italienne vit ses derniers moments, Dario Argento tente l’aventure américaine au début de la décennie 1990: son Trauma nage dans les mêmes eaux que Phenomena, à savoir du giallo new age redécoré façon Bruno Bettelheim, y ajoutant sa propre fille Asia au casting (alors qu’une certaine Bridget Fonda était prévue!) dans le rôle de l’ange aux enfers: le début d’une longue collaboration incestueuse borderline, où se multipliaient déjà les points d’interrogations. Il le faut le voir, la filmant en petit oiseau anorexique tombé du nid, orpheline tourmentée détentrice de la clef des songes, protégée et séduite par un ancien junkie qui passe de grands frères à chevalier amant, regard sur seins nus en option, rêvant de la bise paternelle avant de dormir. Divan psy déplié, on s’agite.

Alliant imagerie de conte pour gamine turbulente (gosse perdu dans l’antre d’une sorcière et ado terrifiée par des adultes ogresques), americana gothic transfigurée (cabane au bord de l’eau, manoir victorien planqué au bout d’une allée, tanière obscure dissimulée dans une maison de banlieue…), et motifs propres à Argento à la pelle (le souvenir enfoui dans une illusion d’optique, le lézard croqueur de papillons, l’ascenseur coupeur de tête…), Trauma s’accorde en simili best-of de son auteur (comme le fut L’esprit de Caïn de son frangin maléfique Brian De Palma), dans l’espoir peut-être d’acclimater de justesse son public américain. C’est d’ailleurs cette nécessité de flirter avec l’industrie US qui laissera quelques entailles au projet: scénario jugé trop choquant maintes fois remanié et film (vaguement) charcuté, Trauma porte parfois hélas trop bien son titre. Tendresse mal placée, rythme cabossé et greffe bizarroïde: les béquilles ne manquent pas.

Mais, à l’inverse de l’enchaînement chaotique et nanardesque que nous fera subir ce cher Dario à partir des années 2000, le film jouit d’une aura mystérieuse et déglinguée indéniablement séduisante, débutant sous les coups de canons de la Marseillaise pour mieux nous faire avaler une sombre histoire de vengeance avec séance de spiritisme et têtes coupées qui chuchotent.  Ne serait-ce que grâce à la photo démente de Raffaele Mertes, qui restitue tout le prisme onirique cher au réalisateur transalpin, aux tentatives de virtuosité gratuites mais toujours payantes (hop le point de vue d’un papillon, hop une caméra qui tournoie, hop un travelling circulaire), aux apparitions de Piper Laurie (méchante bien sûr) ou de Brad Dourif (taré, évidemment) ou à la musique dépareillée de Pino Donaggio, autre trait d’union fortuit avec De Palma. Lorsque son Ruby Rain (incroyable chanson dont on vous invite à écouter le remix techno impossible) retentit sur fond de clair de lune, alors que le héros cherche son Ophélie engloutie, on retrouve soudain la poésie cristalline de Phenomena. C’est d’ailleurs la même chanson qui s’accapare un générique de fin en mode sortie de route (quand SOUDAIN du reggae), avec la venue d’Anna Argento, inspiratrice infortunée (elle disparaîtra un an plus tard) du film. Trauma a décidément le goût d’un poème d’amour fragile et dérangé…

Édité autrefois en 2004 chez Metropolitan, Trauma fait son apparition en Blu-ray le même mois que le colossal coffret consacré au réalisateur édité par Camelia, mais cette fois entre les mains de Extralucid Films, un jeune éditeur dont on avait hâte de louer les efforts. Avec les nombreuses illustrations signées Gilles Vranckx, l’objet lui-même est déjà le meilleur hommage qu’on pouvait rendre au film! La suite porte ses fruits: le premier disque comporte les deux versions du film dans une copie splendide (une version ciné et une version un chouïa plus longue), un entretien filmé pour l’occasion avec Dario (et en français s’il vous plaît) puis un second voué à l’expert aux gants noirs, Jean-Baptiste Thoret himself, qui nous apprendra tout ce qu’on veut savoir sur le film. Couche supplémentaire avec un second disque comportant la masterclass complète de Dario qui s’était déroulée à la Cinémathèque cet été, mais aussi deux bonus déjà présents dans la feu édition de Metropolitan: une interview pas piquée des hannetons d’Asia en mode chips et cigarettes, une featurette d’époque et une exploration des lieux de tournages par le réalisateur lui-même. Cerise sur le gâteau: un livret joliment illustré citant – entre autres – de nombreux passages tirés des autobiographies de Dario & Asia. J.M.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici