Voilà prêt de dix ans que Guillermo del Toro tente de monter son Pinocchio, projet audacieux s’il en est, et irrémédiablement chaos au vu des nombreux refus rencontrés. On le sait depuis: Netflix, très fier, a récupéré le bébé, donnant au cinéaste l’occasion de livrer enfin sa vision des choses. Hasard des calendriers, d’autres Pinoc se sont invités à la fête, comme celui de Matteo Garrone, sacrifié sur l’autel du covid (mais oui, rappelez-vous…) et la version live made in Disney emballée par un Zemeckis complètement au bout du roul. Aussi en retard que le lapin d’Alice, le réalisateur du Labyrinthe de Pan envoie sa version au casse-pipe pile pour Noël 2022…
S’il fallait jouer au jeu des comparaisons, cette nouvelle monture surplombe tout ce qui a pu être fait ces vingt ou trente dernières années, y compris le bidule de Steve Barron ou l’horreur de Benigni. Seule exception et pas des moindres: le A.I de Spielberg, transposition moins officielle bien sûr, mais qui portait en son sein l’approche la plus novatrice du conte d’origine. De son côté, Guillermo del Toro tire en guise de cartes quelques audaces aiguisées: dès le début, la mort y est abordée frontalement (Gepetto ne s’est jamais remis de la mort de son fils, tué dans un bombardement) et tout le récit est recontextualisé dans l’Italie de Mussolini! Et pas d’allusions qui tiennent: un général fasciste y joue un rôle clef, et on envoie même le pantin de bois chez les jeunesses mussoliniennes. Évidemment impensable chez Disney ou Dreamworks. À cela s’ajoute une dimension christique troublante et très littérale, avec un pinoc’ fasciné par ce bout d’homme en bois accroché au bout d’une croix, ressuscitant à n’en plus finir, et finissant bien entendu placardé comme ce doux Jésus. Ce mariage incongru entre l’univers de Collodi et les exubérances gothiques et baroques de Del Toro forment, avouons-le, ce que le film comporte de plus excitant et de plus neuf. Mais pas assez probablement pour justifier cette énième adaptation d’un mythe qui n’intéresse plus personne.
Tout cela a beau être animé au cordeau tout en s’accordant des libertés bienvenues (les fées d’usage deviennent d’étranges divinités venues du monde des morts), le spectacle reste curieusement académique, saccadé de chansons moyennes et dispensables. Une grosse et belle machinerie à l’image d’un auteur sympathique, mais dont le moteur ne cesse de ronronner depuis des années. L’émotion, forcée, dissimulée sous une couche de miel (malgré la noirceur du paysage historique), n’arrive pas à bon port. Une seule note de la musique de Fiorenzo Carpi ou la première apparition de Gina Lollobrigida dans le film de Luigi Comencini (Les Aventures de Pinocchio, 1972) provoquent plus de frémissements qu’une heure de ce fabliau pour enfants pas sages. Ou ne serait-ce que la terreur sourde et grimaçante du classique Disney. Des comparaisons peut-être déloyales sauf que voilà: on ne sait que faire de ce putain de pantin, et il est grand temps de passer à autre chose (ou d’écouter en boucle l’infernal Pin-Occhio tant qu’à faire). J.M.
9 décembre 2022 sur Netflix / 1h 57min / Animation, FantastiqueDe Guillermo del Toro, Mark Gustafson Par Matthew Robbins, Carlo Collodi Avec Gregory Mann, David Bradley, Ewan McGregor Titre original Guillermo Del Toro’s Pinocchio |

9 décembre 2022 sur Netflix / 1h 57min / Animation, Fantastique