La sortie du documentaire Moonage Daydream donne (au moins) envie de réécouter tout David Bowie. A cette occasion, le Chaos ressort une archive: l’hommage rendu à la légende à sa mort le 10 janvier 2016. Pour dire à quel point nous sommes toujours inconsolables.
Comme Bob Dylan, David Bowie était considéré comme une légende, capable d’embrasser plusieurs vies en une seule…
Celle de Ziggy Stardust évidemment, juste après son entrée musicalement et donc culturellement fracassante en sex-symbol androgyne à la fin des années 60. Muse de Queen, de Lou Reed et d’Iggy Pop, initiateur du glam’rock… Un caméléon qui à la fin de son adolescence revendiquait différentes influences protéiformes, les beaux-arts, la culture orientale (pour les costumes de Ziggy Stardust ainsi que son maquillage), la littérature voire la philosophie pour créer une galerie de doubles fantastiques, de Major Tom au Thin white duke et, surtout, le cinéma pour affirmer une personnalité. On sait par exemple que Stanley Kubrick avait eu une influence directe sur sa musique en particulier 2001, L’Odyssée de l’Espace, comme en témoigne Space Oddity.
Aussi, de L’Homme qui venait d’ailleurs (Nicolas Roeg, 1976) à Absolute Beginners (Julien Temple, 1986), de Furyo (Nagisa Ōshima, 1983) à Basquiat (Julian Schnabel, 1996), ses quelques apparitions au cinéma empruntent un peu la même démarche que sa légendaire création, Ziggy Stardust. Notons que, comme Dylan, Bowie a inspiré le cinéaste Todd Haynes pour sa flamboyante parabole Warholienne Velvet Goldmine, évocation romancée de la vie de son légendaire Ziggy. Pour cerner le mystère Bowie, nous avons demandé à des écrivains, des cinéastes et des journalistes ce qu’évoquait pour eux David Bowie au cinéma. Feat. VIRGINIE APIOU, BERTRAND MANDICO, PHILIPPE ROUYER, PHILIPPE AZOURY, STÉPHANIE LAMOME, GERARD DELORME ET PACÔME THIELLEMENT

PACÔME THIELLEMENT, écrivain
«David Bowie, au cinéma, potentiellement c’est presque tout pour moi vu qu’il apparaît dans ma séquence de film préférée de tous les espaces et de tous les temps. C’est la séquence «philadelphienne» de Twin Peaks – Fire Walk with me (1992) où son personnage, Philip Jeffries, un agent de FBI disparu depuis deux ans, apparaît quelques instants dans le bureau de Gordon Cole (David Lynch) après être sorti de l’ascenseur au fond du couloir, entrainant un dédoublement de l’agent Cooper (Kyle McLachlan) apparaissant simultanément dans le bureau de surveillance et sur l’écran, en anticipation de sa rencontre finale avec son döppelganger. Le personnage joué par Bowie disparaît quelques minutes plus tard – mais, nous apprend-t-on: «il n’a jamais été là». David Bowie ne se contente pas de jouer dans cette séquence ; je suppose qu’il l’a même inspirée. Comment? En jouant n’importe comment. Ce sont les Missing Pieces (2014) du film qui nous le laissent supposer. Dans celles-ci, la scène, pas encore mélangée à une autre (plus cérémonielle et énigmatique, celle située «au-dessus d’une épicerie») ni nourrie d’images de fils électriques, de neige télévisuelle et de flashs de la Red Room, peine à trouver son rythme et sa puissance. Et Bowie fait énormément de grimaces et semble s’effrayer tout seul, peu aidé par un Kyle MacLachlan qui donne l’impression de vouloir bâcler ses scènes et David Lynch qui ne peut pas être au four du jeu et au moulin de la direction! En sauvant au montage la séquence avec David Bowie à tous prix, David Lynch a inventé une vitesse supérieure à son cinéma: il a mis son spectateur en apesanteur. Et j’ai revu mille fois cette séquence : d’abord pour comprendre ce qui s’y passait, ensuite pour comprendre pourquoi aucune n’arrivait à me plaire autant que celle-là. J’ai écrit un nombre incalculable de textes sur cette séquence et autour d’elle. Je crois que je vis à l’intérieur d’elle depuis que j’écris. Et les œuvres et les hommes dont je traite mes textes sont comme l’agent Philip Jeffries à Philadelphie: des choses que j’ai vues, qui n’ont peut-être pas été là, mais qu’un regard ou un caméra a malgré tout capté et retenu.
Son meilleur rôle: lui-même dans «Le Rêve de Natacha», sujet du journal télévisé de 1977
Sa meilleure chanson dans une B.O.: «Young Americans» en générique de fin de Dogville.
Son meilleur clip: «The Heart’s Filthy lesson» (dir. Samuel Bayer)
Son meilleur morceau: «Sons of the Silent Age».»

PHILIPPE ROUYER, journaliste
«Plus qu’un acteur, c’est une pop star qui a fait le comédien. Quand il tourne son premier film important L’Homme qui venait d’ailleurs (Nicolas Roeg, 1976), c’est déjà une star et on ne l’oublie pas une seconde en l’admirant dans ce rôle d’extra-terrestre qui est du sur-mesure pour lui. Le film exploite à la fois sa beauté étrange et son romantisme tragique (jusqu’au disque enregistré comme une bouteille à la mer à destination de sa lointaine planète). Pareil quand il interprète les vampires glam avec Catherine Deneuve dans Les Prédateurs. Où, de nouveau, il joue sur le fantasme d’une beauté éternelle qui pourtant se fane. Quoi de plus tragique qu’un immortel qui soudain vieillit et meurt… Nul doute que son film le plus important est Furyo (Nagisa Oshima, 1983) qui célèbre son physique androgyne et une étrangeté que les Japonais de ce camp de prisonniers n’arrivent pas à comprendre et à intégrer; ce qui causera leur perte. Hanté par la culpabilité d’un secret enfoui, David Bowie avec son panier et ses fleurs devient une icône du SM dans ce film jusqu’à ce plan où il se fait enterrer jusqu’au cou. Enfin, je retiendrai son apparition sur les caméras de surveillance de Twin Peaks : Fire Walks with Me. Avec une nouvelle illustration qu’il n’est pas dans ce monde si bien mise en valeur par David Lynch. On pourrait encore citer son étonnant Ponce-Pilate dans La Dernière Tentation du Christ de Martiin Scorsese. Mais on est vraiment dans le second rôle, voire le cameo. Ce qui constitue le gros de sa filmo après l’échec retentissant du Labyrinthe. En fait, hormis chez Roeg et Oshima, il n’a pas eu de premier rôle digne de ce nom. La faute sans doute à la difficulté de laisser à d’autres le soin de le mettre en scène (quand il contrôlait totalement son image de chanteur) et à l’absence de rencontres avec LE cinéaste qui aurait su le magnifier à l’écran.»

PHILIPPE AZOURY, journaliste
«1.Ashes to Ashes, que ma grande sœur m’avait offert pour mes dix ans, est, d’aussi loin que je me souvienne, le premier morceau que j’ai passionnément aimé, c’est-à-dire avec la certitude un peu naïve qu’il ne s’adressait qu’à moi. Et de toutes les images qui, par milliers, me reviennent en mémoire depuis l’annonce de sa mort, lundi à l’aube, c’est encore celle-ci qui m’est la plus chère, «à titre intime»: Bowie, grimé en clown, tenant la main de sa vieille mère dans une crique au bord de l’eau. Lui immense, elle : naine. Dissemblable. Les enfants sont des martiens, et moi un martien plus encore au milieu des autres enfants, qui vénéraient Dorothée et Chantal Goya. J’avais choisi mon camp (prononce ce dernier mot comme il te plaira).
2.Second souvenir intime, qu’on me pardonne: la K7 de Heroes dans la voiture de mon père, en boucle, pressage français, avec son passage merveilleux où il déshabille la langue française et la fait sonner pour une fois sexy, celle de Station to Station, celle de Scary Monsters (fascination quand on entend cette fille hurler en japonais sur It’s no game) et surtout celle de Stage, le double live, avec la plus belle version de Warsawa ever. Mon père aime aussi les Beatles, mais chaque fois que je les entends, j’ai des haut-le-cœur. Ils me sont restés. Les Beatles est aujourd’hui encore le seul groupe capable de me faire, littéralement, vomir. Bowie, au contraire, me faisait rouler. Je crois bien que mon passe-temps favori en voiture, alors, était de regarder le ciel en espérant que Bowie et ses amis extra-terrestres viennent me chercher et me sortir d’ici. J’attends toujours.
3.Le seul concert que j’ai jamais quitté en plein milieu, ou plutôt en pleine entracte (oui, comme une pièce en deux actes) était un live de Bowie à Lyon, au Stage de Gerland en juin 1987, pour la tournée Glass Spider Tour. Une fois qu’on l’avait vu, ébahis, sortir d’une araignée géante descendue la scène, ce ne fut plus qu’une suite d’aberrations, avec des solis interminables de Carlos Alomar et une set-list qui ressemblait à un catalogue de karaoké. C’était tout sauf Bowie tel qu’on se l’imaginait, avec mes comparses Eric et JP, non ça n’avait plus rien à voir avec l’idée qu’on était en train de se faire de la musique, Nick Cave venait d’entrer dans notre vie esthétique, alors autant partir en plein milieu plutôt que de s’infliger ça. Pour nous, Bowie était resté à Berlin, et avait envoyé des avatars en costume épaulé courir le monde à sa place. Je continue de croire à cette idée. Mordicus.
4. I’m a DJ, I am what i play (si quelqu’un a mieux à dire sur la club culture que cette line de 1978, qu’il m’écrive).
5. C’est Yves Adrien qui m’a appris à «entendre» Lodger, au sens philosophique du terme : on n’est pas citoyen du monde, on en est tout juste les locataires. Je pense à Yves, ce matin.
6. Au printemps 2010, un dimanche de rangement, je suis tombé sur Letter to Hermione, un morceau de 1970. J’ai du l’écouter 100 fois dans les jours qui ont suivi, et puis mille fois arrivé la fin de l’été. Presque personne ne voit de quel titre il s’agit, en fait une lettre d’amour adressée à Hermione qui vient de le quitter – He makes you laugh/He brings you out in style/He treats you well/And makes you up real fine/And when you kiss/It’s something new/But did you ever call my name/Just by mistake?/I’m not quite sure/what I’m supposed to do/So I’ll just write some love to you.
Si ce titre, qui est une merveille, reste complètement méconnu, c’est parce que Bowie y avance face à nous sans masque. C’est la première fois, et pour ainsi dire la seule (Didier Peron le compare à raison à Lady Stardust, et il y a dans Tired of my life – une démo de 1971 qui deviendra neuf ans plus tard It’s No Game – quelque chose aussi de ça). C’est bouleversant, mais ça touche au contresens : il faut vraiment avoir le sentiment d’avoir épuisé toutes les métamorphoses de Bowie pour le vouloir soudain démasqué. Personne, au fond, n’a envie de ça. Personne ne veut apprendre que Bowie existe, qu’il souffre, qu’il a le cœur brisé. On a raison: on le veut cruel, acéré. Je suis comme vous, mais je suis aussi là, assis comme un con, à vouloir placer Letter to Hermione plus haut que tout.»

STÉPHANIE LAMOME, journaliste
«Pour moi Bowie au cinéma, ça restera d’abord, avant tout, irrémédiablement, la fameuse séquence de Mauvais sang sur Modern Love avec Denis Lavant qui joue l’amour qui prend ses jambes à son cou, l’amour qui se cogne contre les murs, l’amour qui tord le bide et qui fait la roue, avec une pantomime désarticulée proprement géniale dans les rues de Paris la nuit. J’y pense tout le temps tellement cette séquence a été copiée dans le jeune cinéma français et ailleurs dès qu’il s’agit d’exprimer l’état amoureux éperdu. Mais jamais aucun n’aura réussi à égaler le sentiment d’exaltation procuré par ce plan-séquence de Carax et Lavant à toute berzingue. A chaque fois que j’entends Modern Love en soirée, c’est irrésistible, je me lève –même à 5 heures du matin, même avec personne sur la piste- et je n’arrive pas à danser tellement j’ai envie de courir!»

GÉRARD DELORME, journaliste
«Bowie au cinéma, c’est l’interprète parfait de L’homme qui venait d’ailleurs (Nicolas Roeg 1976): mal adapté sur la terre, il arrive à nous faire partager son point de vue avant de trouver le moyen de s’adapter à son nouvel environnement pour le dominer. Accessoirement, il était très bien aussi en apparition dans Twin Peaks: Fire walk with me (David Lynch 92).
Sa meilleure chanson dans une BO: sa version italienne de Space oddity, rebaptisée Ragazzo Solo, ragazza sola, dans Moi et toi de Bernardo Bertolucci (2012)
Mon album préféré: Aladdin Sane. Après, j’aimais bien quelques-unes de ses reprises dans Pin ups. Ce qui nous ramène au cinéma, parce que je crois que Todd Haynes dans Velvet Goldmine fait dire à son personnage que Jean Genie est un hommage à Jean Genet («Il vit sur le dos, etc…») »

VIRGINIE APIOU, journaliste
«Dernier souvenir de Bowie… au cinéma.
En 2012, Bernardo Bertolucci parle de son dernier film Io e te, l’histoire d’un frère et d’une sœur qui, dans une cave, apprennent à se connaître alors qu’ils n’ont jamais vécu ensemble jusqu’à présent. Le plus beau moment du film est sans conteste quand la fille, grande, agitée, cheveux longs et mobiles, corps oblong, descendante de Dominique Sanda dans Le Conformiste, se lève au son d’une chanson de David Bowie, que, fait rare au cinéma, le réalisateur utilise pratiquement dans son intégralité. C’est normal, la chanson est immensément prenante. Elle obsédait Bertolucci depuis des années : «C’était une chanson que j’ai écouté pour la première fois à Los Angeles en conduisant une décapotable dans la grande ville en attendant de trouver un titre pour un film pendant des mois et des mois, et je ne le trouvais pas. Alors j’écoutais beaucoup cette chanson sur une cassette qu’un ami m’avait offerte. Le temps est passé et je me suis rappelé de la chanson au moment de tourner la scène. La chanson en italien dit « ragazzo solo, ragazza sola », en français cela veut dire «garçon seul, jeune fille seule». Ce sont les paroles d’un grand parolier italien qui s’appelle Mogol. Il a pris la chanson de David Bowie et l’a complètement changée. Alors j’aimais beaucoup l’idée d’avoir une chanson très romantique mais aussi c’était drôle de l’avoir en italien dans ce moment du film où mes deux jeunes héros se reconnaissent et s’autorisent à s’aimer.» Retrouver Bertolucci évoquant sans détour, avec son phrasé toujours précis et calme, cette chanson des années 70 revêt un caractère particulièrement émouvant, et même parfait. Le grand cinéaste italien, tout comme David Bowie incarna la liberté d’être, de bouger, liberté sexuelle et sociale qui prit naissance à cette période-là. Pour Bertolucci qui ne pouvait plus marcher, utiliser cette chanson fut une manière de s’échapper, et pour les héros de son film de s’envoler. »

BERTRAND MANDICO, réalisateur
«Une larme bleue pour David
Une larme noire pour Bowie
BOWIE au cinéma c’est le générique d’ouverture de Lost Highway, le générique de fermeture de Dogville… Deux paupières, l’une s’ouvrant, l’autre se refermant sur un monde obscur et une voix bleue comme un phare dans la nuit. L’ouverture rouge sang de Cat People, la course féline de Mauvais Sang…
Bowie au cinéma c’est aussi le face à face avec Marlene Dietrich dans JUST A GIGOLO du David Hemmings. Blow-huppé, un rendez vous manqué…
Le corps enterré dans Furyo et une tête bleutée mélancolique, Le corps bleuté déterminé dans le retour vidéo de Twin Peaks Fire Walk With Me, un fantôme pour l’éternité.
Meilleur rôle: Lui même dans Moi Christiane F et L’homme qui venait d’ailleurs
Meilleure BO: Heroes dans Moi Christiane F
Meilleur Clip: Little Wonder (dir Floria Sigismondi)
2 albums: Low et Let’s dance
2 morceaux: When I live my dream et Modern love
Meilleur Mime: The Mask»
