Le cinéaste ukrainien évoque avec des images d’archives le massacre de Babi Yar, épisode tragique de la Seconde Guerre mondiale qui a vu 33.771 juifs tués en deux jours en 1941 dans la région de Kiev par des SS secondés par des supplétifs ukrainiens. Un documentaire sur la mort industrialisée des camps d’extermination qu’a été la Shoah par balles. Un film qui fait peur.
On pourrait user de superlatifs pour vous vanter les mérites de ce documentaire en salles depuis le 14 septembre, mais l’on s’en tiendra aux faits, à ce qu’il montre sans explication surlignée, en misant sur l’intelligence de ceux qui le regardent. Pendant deux heures, le réalisateur Sergueï Loznitsa revient sur le massacre de Babi Yar, un ravin à Kiev où 33.771 juifs furent tués par balles par les nazis les 29 et 30 septembre 1941, l’un des carnages les plus atroces de la Shoah. En Ukraine, dont l’histoire est marquée par de nombreux pogroms et massacres antisémites, la Shoah, organisée par l’Allemagne nazie avec la participation de collaborateurs ukrainiens, décima la communauté juive du pays, alors partie de l’URSS. En revanche, 2659 Ukrainiens ayant risqué leurs vies pour sauver des juifs ont été reconnus « Justes parmi les nations » par le mémorial de la Shoah Yad Vashem de Jérusalem.
Babi Yar fut le théâtre d’exécutions massives jusqu’en 1943: jusqu’à 100.000 personnes y ont été tuées, parmi lesquelles des juifs, des tziganes, des résistants et des prisonniers de guerre soviétiques. Le lieu de Babi Yar sera recouvert par un projet immobilier au début des années 1950, faisant disparaître la quasi-totalité des traces matérielles du meurtre de masse. Actuellement, le site de Babi Yar abrite un monument construit par les autorités soviétiques en 1976, mais dédié aux « citoyens et prisonniers de guerre soviétiques », sans aucune mention des victimes juives. En 1991, un mois après la chute de l’URSS, la communauté juive a érigé non loin de là la sculpture en forme de menorah.
Utilisant des images tournées lors du déclenchement de l’Opération Barbarossa (l’invasion de l’Union soviétique par les armées hitlériennes), Loznitsa a réalisé ce documentaire avant la guerre en Ukraine: « J’ai achevé Babi Yar. Contexte en juin 2021, six mois avant le début de la guerre en Ukraine », dit-il. « Je m’attendais depuis longtemps à une agression russe, pour moi ce n’était qu’une question de temps avant que les chars de Poutine ne foulent le sol ukrainien. Et pourtant, ce matin du 24 février 2022, lorsque je me suis réveillé avec les nouvelles des troupes russes bombardant Kiev, ma ville natale, cela a été un choc. Les évènements tragiques de ces derniers mois, et de ces dernières semaines, ont montré à quel point il est facile aux êtres humains de s’enfoncer dans la violence et l’inhumanité. Il est plus que jamais nécessaire de se pencher sur notre passé, d’y réfléchir, ce que je propose avec Babi Yar. Contexte. Seule la mémoire et la recherche de la vérité peuvent nous protéger de nos erreurs passées, et nous permettre de sortir de la spirale de la violence et de bâtir un avenir de paix (…) Lorsque j’ai reconstitué l’histoire de Babi Yar, j’ai essayé de reconstruire le contexte historique de la vie dans Kiev occupée par les Allemands. De nombreux officiers et soldats allemands avaient apporté avec eux des caméras amateures et ont filmé la vie quotidienne de la cité. Ces images n’étaient pas exploitables pour des films de propagande, mais c’est ce matériel que je trouve le plus intéressant et le plus fascinant. Elles donnent à voir des bribes de la vie de tous les jours à Kiev dans les années 1941-1943. Je crois qu’il est crucial de relier la tragédie de l’extermination de la totalité de la population juive de Kiev avec les réalités de la vie sous l’occupation allemande. Une partie des images que j’utilise est restée enterrée dans les archives pendant des décennies. Personne ne les avait jamais vues. Pas même des historiens spécialistes de l’Holocauste en URSS. » D’autres images rares utilisées par Sergei Loznitsa sont celles de la dernière exécution publique à Kiev, en janvier 1946. « Douze criminels nazis furent pendus sur la place centrale de Kiev, connue alors sous le nom de place Kalinin. 200.000 habitants de Kiev vinrent assister à l’exécution. »
Sans commentaires, Loznitsa met bout à bout les images tournées à partir de l’hiver 1942 par la Wehrmacht et celles de l’Armée rouge entrant triomphalement à Kiev un an plus tard pour donner à réfléchir sur les images de propagande. On voit ainsi l’Ukraine accueillir avec enthousiasme la Wehrmacht puis le bourreau de la Pologne, Hans Frank. Puis célébrer le retour de l’Armée rouge. Avec la même ferveur. Comme une preuve que les idéologies mortifères ont besoin d’hommes pour qu’elles prospèrent et que l’horreur n’a pas de patrie. Glaçant. A.V.

