« Feu Follet » de João Pedro Rodrigues: une fantaisie où Jacques Demy aurait taillé une plume en secret à Derek Jarman

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En l’an 2096, un roi se meurt dans ses flatulences. Ne subsiste qu’un tableau comme seul souvenir d’un royauté lointaine et un jouet négligemment laissé au coin du lit. La vision de cette petite figurine de pompier va alors lui faire office de madeleine de Proust… Petit Prince d’une famille royale, il rêvait d’éteindre les feux qui dévoraient son pays, contre l’avis de ses parents quelque peu offusqués. Et c’est à la caserne qu’il cédera à un feu impossible à éteindre: celui provoqué par le pompier chargé de l’entraîner. Le colosse d’ébène et le petit gringalet à bouclette, tableau de fable pour garçons sensibles. Et pour la première fois, Joao Pedro Rodrigues s’amuse. Loin des désirs noirs, des abysses de la nature, des rues obscures, des bouges ensorcelants.

A la contemplation érotique et bizarroïde de son dernier fait d’arme, le très beau et opaque L’Ornithologue, JPR y répond par une fantaisie qui taille vite sa route, et se lit comme un petit fascicule doré, où Jacques Demy aurait taillé une plume en secret à Derek Jarman. On y chante des comptines, on y danse, on y danse! Manquerait plus que le pont d’Avignon! À la table des aristos, ces précieux ridicules, on y brise le quatrième mur. Tout y est ludique, taquin, jamais sérieux. Mais il y a la sensualité irremplaçable du réalisateur de son coup d’essai inoubliable O Fantasma, dure comme une trique sous la fumée (d’un cigare, d’un incendie, d’un désir). Les pompiers, morceaux de choix du haut fantasme masculin, sont scrutés dans leurs moindre faits et gestes, quand ils n’imitent pas, nus, des œuvres d’arts fictives. «Les garçons dans les vestiaires AAAAAH», chantait Clarissa. Et ça tombe bien on y est (et on en perd pas une miette). Une corde qu’on attrape, un corps qu’on soulève par dessus les épaules, un étirement ou un bouche à bouche: les premiers soins deviennent lexique de l’éros. Et petit malin, Rodrigues réussira même à rendre une scène porno (bien que simulée) à la fois excitante, politique, drôle et inconfortable.

Sur cette alliance de l’homme blanc et de l’homme noir, le réalisateur portugais dessine les contours d’un rapport de domination venu du tréfonds du colonialisme, le piquant de sa verve pour mieux imaginer une réconciliation sublime. Si sa brièveté peut prendre de court (1h, emballé c’est pesé), empêchant de scruter chaque respiration de sa romance, Feu Follet allie légèreté et lubricité avec un plaisir infini. J.M.

14 septembre 2022 en salle / 1h 07min / Comédie musicale, Comédie, Science fiction
De João Pedro Rodrigues
Par João Pedro Rodrigues, João Rui Guerra da Mata
Avec Mauro Costa, André Cabral, Joel Branco
Titre original Fogo-Fatuo

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