[VESPER CHRONICLES] Interview du réalisateur Bruno Samper

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Un des intérêts de Vesper Chronicles (en salles le 17 août), c’est le soin apporté à l’élaboration d’un univers post apocalyptique crédible et son traitement visuel. En le découvrant pour la première fois, on peut être séduit par son originalité, mais une scène chassant une autre, on a un peu le sentiment de rater quelque chose. Beaucoup d’images appellent des questions dont les réponses ne sont pas nécessairement à l’écran. Bruno Samper comble une partie de cette frustration en détaillant la conception de quelques éléments typiques de l’univers de Vesper.

INTERVIEW: GÉRARD DELORME

Le labo
«C’était important parce qu’on voulait absolument éviter le cliché du laboratoire génétique contemporain, avec ses centrifugeuses. On a essayé d’imaginer dans le futur, quelque chose qui soit devenu encore plus naturel et finalement presque comme de l’alchimie. Donc on a pensé ce laboratoire comme un organisme vivant, un peu comme si les organes intérieurs de cet être vivant était mis à l’extérieur. Tous ces éléments en verre sont autant d’organes et les tuyaux sont un peu comme un système sanguin. Une référence qui nous a servi, c’est une œuvre de l’artiste contemporain Wim Delvoye qui s’appelle Cloaca. Concrètement, c’est une installation qui recycle des bactéries, et produit littéralement de la merde. Mais voilà, il y a cette fascination d’une espèce de machine organique qui va ensuite traiter et produire quelque chose à la fin. Parmi les autres inspirations, il faut citer les recherches prospectives d’architecture. Dans pas mal d’écoles d’architecture un peu pointues, notamment britanniques, les étudiants travaillent sur les formes, sur les structures. Il y avait ce côté un peu squelette aussi dedans, donc c’est une espèce de mélange de tout ça qui a donné l’idée de ce laboratoire.»

L’interface
«Là encore, on voulait éviter le côté hologramme ou les écrans transparents qu’on a vu 150.000 fois dans les films de science-fiction. Comme on est toujours dans cette logique organique, on a développé l’idée d’un écran vivant, qui sera capable lui-même de traiter presque chimiquement des informations. C’est pour ça que Vesper met directement des gouttes d’ADN qui est traité par l’écran, mais qui en même temps permet de visualiser les choses. Pour rendre cette impression de surface vivante, on s’est inspiré des poulpes qui peuvent changer de couleur grâce à ces espèces de petites cellules, les chromatophores, qui se dilatent en couleur. De cette façon, les seiches et les calamars changent de couleurs et de motifs.»

Les vers dans le jardin
«Il était clair que ce monde est quand même assez hostile. Donc on d’est demandé comment, dans ce contexte, Vesper se protégerait des intrus. Mais je voulais éviter le côté Mad Max qui est généralement associé au monde post-apocalyptique. Je veux parler de l’aspect industriel. On voulait éviter le plus possible le métal rouillé, tout ce qui est métallique, et donc le chef décorateur avait pour instruction d’utiliser du bois, du bioplastique ou des éléments naturels, à base de mycélium ou de champignons. Que des matériaux très organiques. Donc pas de protection à base de fil barbelé, et dans cette logique, comme Vesper travaille sur ces manipulations génétiques, elle a créé ses propres pièges. Et elle a développé ces créatures qui vivent dans le sol et essaient d’agresser les intrus. L’idée de ces choses qui sortent du sol est inspirée des couteaux de mer. Voilà donc une créature assez agressive qu’on voulait aussi un petit peu mignonne et qu’on peut finir par trouver attachante. »

Les herbes rouges qu’il ne faut pas toucher
«Vesper vit dans cet environnement qui est une extension de l’humain, mais elle-même est une extension de son environnement. Il y a toujours ce rapport de va-et-vient entre les deux dans le sens où on est déterminé par son environnement tout en le façonnant. C’est peut être un peu provocateur, mais je pense que la technologie humaine est une expression même de l’évolution. Souvent on dit l’être humain est contre la nature, mais c’est une impossibilité: si on fait partie de la nature, ça veut dire que ce qu’on fait est une extension de la nature, quelles que soient ces actions, même malfaisantes. Pour les herbes rouges, il faut considérer que Vesper n’est pas une guerrière, même si elle est combative. En fait, elle n’est pas seule à lutter, elle s’associe avec son environnement pour affronter les antagonistes. Et les herbes rouges font partie des pièges qu’elle tend et qui sont issus de l’écosystème qu’elle connaît et qu’elle maîtrise.»

Les citadelles
«On ne les voit pas beaucoup, mais c’est voulu. Pour des raisons budgétaires, bien sûr, mais pas seulement. Il y avait une vraie volonté de préserver le mystère, de rester très elliptique là-dessus, de créer une forme de frustration qui est toujours saine: au cinéma, il vaut mieux en vouloir plus que d’en avoir trop vu. Donc cette idée de classe supérieure abritée par les citadelles est un rêve, le symbole d’un idéal dans lequel tout le monde peut se projeter. C’est l’endroit où l’herbe est plus verte. Tous ceux qui veulent quitter leur condition rêvent de ce genre de terre promise que représente la citadelle. Ce contexte était suffisant dans le film. En tout cas pour l’histoire, il n’y avait pas besoin de la développer ou de la montrer. Si jamais il y a une suite, ça sera l’occasion d’essayer d’explorer ça et de travailler dessus. Mais pour l’instant, ça n’était pas nécessaire, de la même façon qu’il n’était pas nécessaire de montrer Zion dans le premier Matrix par exemple. Ici, Vesper fait son apprentissage. Si elle a des ressources, un talent, une énergie, des rêves, elle doit s’en servir ici et maintenant pour changer le monde là où elle est.»

Le Blob
«Il vient en partie de Knell, un court-métrage qu’on avait fait entre Vanishing Waves et Vesper en 2014 pour l’anthologie ABCs of death 2, où une jeune fille dans un appartement est intriguée par un bruit à l’extérieur, avant de voir une forme liquide dans le ciel qui ensuite va provoquer une vague de crimes dans l’immeuble en face. Ce liquide s’introduit sous la porte, il est vivant, et il va essayer d’attraper la jeune fille. On avait travaillé cette espèce de menace informe, fluide, un peu abstraite. Dans Vesper, on a essayé de la travailler de manière un peu plus poussée. Visuellement, on s’est inspirés de ces champignons mystérieux qu’on appelle des blobs. Ils sont dotés d’une forme d’intelligence qui leur permet de trouver les meilleurs chemins. Au-delà de la menace informe, il y avait aussi l’idée d’une vraie logique, c’est à dire que la citadelle a développé des technologies organiques comme cette chose qui va ensuite s’infiltrer partout pour essayer de détecter ce qu’ils cherchent.»

Les tiques
«Ce sont les vestiges d’une civilisation industrielle passée. Il y a ces gros tubes qui plongent dans la terre. Ça suggère qu’à un moment donné, les champs sont devenus tellement stériles qu’on y injectait des produits chimiques pour essayer d’en tirer les dernières ressources, sans succès. Ces grosses structures sont restées là à l’abandon, et au début du film, c’était important d’établir un rapport d’échelle entre ces colosses gigantesques et Vesper qui est toute petite. Voilà symboliquement le poids écrasant du passé, face à Vesper, minuscule énergie vivante, qui essaie juste de vivre au présent.»

Le drone
«Il est inspiré de beaucoup de choses qu’on a aimées dans la science-fiction, notamment cette tradition du sidekick. Là, c’était intéressant de le relier au père, qui par ailleurs est réduit à l’impuissance. Symboliquement, c’est très important d’avoir une figure adulte complètement impuissante (parce que paralysée) mais qui en même temps serait quand même active. Donc on a imaginé que le père puisse projeter son esprit dans ce robot qui se balade un peu partout. Pratiquement, c’était intéressant parce qu’on a essayé de trouver un design qui se rapproche des grandes machines au début, mais qui en même temps a quelque chose de plus organique à l’intérieur.»

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