« Nope » de Jordan Peele: entre western moderne et SF, un mix des genres divertissant

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Le film-mystère de l’été. Les habitants d’une vallée perdue du fin fond de la Californie sont témoins d’une découverte terrifiante à caractère surnaturel.

Ben Oui. Dans le cinéma de Jordan Peele, si l’on sonde ses deux premiers longs métrages Get Out et Us, l’étrange et l’invraisemblable se déploient insidieusement… pour mieux couver un message sous-jacent. Une double approche qui paraît logique, surtout après que Peele a ressuscité en 2019 la série La Quatrième dimension, tant la formule, entre high-concept fantastique et réflexion morale, lui correspond. Plus largement, deux thèmes parcourent jusque-là la filmographie du réalisateur: le foyer comme vivier de suspense (coucou le home-invasion!) et celle de l’identité dérobée. Mais qu’en est-il pour Nope?

Le film pose un cadre aussi chaleureux qu’isolé. Celui d’un ranch californien perdu au fin fond d’une vallée où séjournent un frère, Otis James Haywood (Daniel Kaaluya) et sa sœur Emerald (Keke Palmer). Propriétaires d’une entreprise de location de chevaux pour Hollywood, ils sont confrontés à cette réalité inéluctable: les temps sont durs. Impactés par cette baisse d’activité, nos héros hésitent entre tout vendre et maintenir le cap. Cette première partie marque par son inquiétude latente, mais aussi par sa douceur et un sentiment de nostalgie. Jordan Peele investit son film d’une imagerie western pop-corn (le parc d’attraction Jupiter’s Claim) tout en la réinventant discrètement, avec ses cowboys incarnés ici par des personnages racisés.

Mais l’élément perturbateur n’est pas loin et, bientôt, nos héros devront affronter une menace venue d’ailleurs, qui n’est pas sans évoquer directement Cowboys et Envahisseurs (roman graphique de Scott Mitchell Rosenberg, 2006, et adapté au cinéma en 2011). Comment rendre alors tangible une présence invisible? Toute la mise en scène s’articulera autour de cette idée, d’une façon aussi ludique que nerveuse. Regarder le ciel nocturne devient partie de cache-cache et d’étranges objets glissent dans les recoins du cadre. Nous scrutons alors le paysage en même temps que nous retenons notre souffle. Peu à peu, d’étranges éléments s’infiltrent dans l’interstice des images, mais là encore rien n’est sûr: de mystérieuses clés tombent du ciel, des phares s’agitent dans le lointain, des échos entre tintements et hurlements résonnent dans le vent (la bande-son, frissonnante à souhait!)… quand un nuage cache bien son jeu. Nous ne voyons rien, mais tous nos sens s’éveillent. Le danger semble être nulle part et partout à la fois, surchargeant l’atmosphère.

Dans cette ambiance tendue, le film nous montrera à plusieurs reprises qu’un simple déclic peut déclencher la panique, transformer le calme apparent en chaos et mettre le feu aux poudres. Un territoire inconnu s’ouvre alors. Une idée bien comprise par le chef-opérateur Hoyte Van Hoytema (un collaborateur régulier de Christopher Nolan) et sa gestion toute personnelle de la photographie, magnifiant l’heure magique et ses contre-jours et nous immergeant, le temps d’une séquence, dans un réveil crépusculaire où s’entremêlent, sur le même plan, brouillard, pénombre et lumière.

À mesure qu’il avance, Nope se distingue par sa gestion du rythme et sa temporalité. La structure du film, divisée en chapitrages et illustrée sous forme d’ellipses, évoque comme des «trous de mémoires»: des cassures qui, loin d’entraver les événements, ne feront qu’exhausser leurs précipitations. À cet égard, on notera le tour de force du dernier acte, remarquable de par sa durée. Les scènes s’enchaînent, respirent et prennent de l’ampleur. L’immersion peut se déployer, la tension également. Une fois la menace identifiée, nos personnages vont réunir leurs forces pour capturer l’entité… par l’image et, littéralement, en tirer profit. Le propos se dévoile alors, dans sa réflexion sur l’industrie du spectacle.

Nope revendique sa qualité de pur divertissement (tempo comique, imagerie bon enfant, des personnages moins caractérisés par leurs émotions que leurs motivations, adrénaline de parc d’attraction, etc) pour mieux livrer, sur le sujet, une critique méta et acerbe. Méta, car il n’est pas trop difficile de constater la fascination du cinéma sur Jordan Peele, entre clin d’œil historique (The Horse in Motion d’Eadweard Muybridge) et réflexion autour du support filmique – d’ailleurs, si un jour la technologie déconne à la suite d’un phénomène surnaturel, fiez-vous à l’analogique! Acerbe, car le cynisme et la satisfaction ont envahi nos esprits et ici, tout devient bon pour filmer, pour détenir par l’image, pour obtenir son money-shot. La présence dont il est question dans Nope agit certes comme un prédateur (les scènes qui la dévoilent seront d’ailleurs courtes, mais impactantes, dans un design évoquant le minimalisme cauchemardesque d’Under the skin et les Anges de l’anime Neon Genesis Evangelion), mais pour autant: «qui sont les ennemis, les véritables rapaces?», interroge le réalisateur.

Les habitants d’une vallée perdue du fin fond de la Californie sont témoins d’une découverte terrifiante à caractère surnaturel. Le spectacle de foire se transforme en tragédie et inversement (la séquence d’introduction, marquante par sa brutalité et son effet de sidération, agira comme une parabole tout au long du film). Ici, on ne cherche pas tant à identifier ce qui nous menace qu’à en tirer profit par l’image, l’argent, la notoriété ou encore la distraction. Ou comment la société du spectacle nous instrumentalise jusqu’à laisser les écrans dicter nos comportements, nous rendant bêtes et, de surcroît, inconscients face au danger, ne serait-ce qu’au prix d’un seul cliché. M.S.

10 août 2022 en salle / 2h 10min / Epouvante-horreur, Thriller
De Jordan Peele
Scn Jordan Peele
Avec Daniel Kaaluya, Keke Palmer, Steven Yeun

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