Ressortie de « Le Soldatesse »: le cinéma de Valerio Zurlini raconté par Ronald Chammah

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Dans ce break estival où l’Italie s’invite partout (Ennio par-ci, Paso par-là, Mario Draghi qué claquo la porto…), précipitez-vous sur Le soldatesse, trésor caché de Valerio Zurlini oublié depuis les années 60, et exhumé par nos amis de Camélia Cinémas. Rencontre rapide avec Ronald Chammah autour d’un cinéaste aussi mystérieux qu’intransigeant, qui n’aura pas fait grand-chose d’autre dans sa (courte) vie que d’aligner des chefs-d’œuvre…

1942, en Grèce, le lieutenant d’infanterie Gaetano Martino reçoit à contrecœur l’ordre d’escorter jusqu’à leurs «postes de travail» respectifs un groupe de prostituées destinées aux soldats. Pour l’accompagner, le jeune officier désigne le sergent Castagnoli, un Toscan d’âge mûr, plutôt sympathique. Au cours du voyage, Gaetano se découvre peu à peu solidaire de ces jeunes filles dont la plupart ont accepté ce travail pour survivre. 10 ans avant Salò ou les 120 Journées de Sodome, lui aussi shooté par Tonino Delli Colli, voici l’un des premiers exemples de bétail-humain-movie, où l’absurdité d’une guerre – ici le caprice mégalomane d’un Mussolini envahissant la Grèce pour se mettre au niveau du führer – côtoie les viles abjections du fascisme qui obsèderont tant notre Pasolini. La tonalité du film est pourtant bien différente, portée par le romantisme agrodolce que Zurlini infuse à chacun de ses films, et on laisse aux Parisiens qui sont là cet été le soin d’aller découvrir tout ça dans les salles réfrigérées des Écoles Cinéma Club!

Le casting (Anna Karina, Lea Massari, Marie Laforêt, Tomás Milián), le directeur photo Tonino Delli Colli (un fidèle de Pasolini et de Leone), ou encore le scénariste Franco Solinas, qu’on retrouvera notamment sur Monsieur Klein… Le film avait beaucoup de choses en sa faveur pour ne pas tomber dans l’oubli. Comment un tel film a-t-il pu disparaître de la circulation? Depuis quand était-il invisible?
Ronald Chammah: On ne l’avait jamais revu depuis sa sortie en 1965. Je ne connais pas précisément les raisons françaises de cette disparition, dont on peut supposer qu’elle est en partie liée à ce titre un peu absurde, Des filles pour l’armée… Zurlini, même s’il était connu pour Journal intime, Le désert des Tartares ou La fille à la valise, a été bien oublié en France au début des années 2000. Il était considéré comme un cinéaste mineur, et n’avait pas la reconnaissance du grand metteur en scène que je pense qu’il est. Son œuvre mérite pourtant d’être mise au niveau de Visconti, Fellini, Antonioni, et des quelques maîtres de l’époque. J’ai eu la chance de le rencontrer deux fois en Italie, avant son décès. C’était quelqu’un de très isolé,il était marginalisé même s’il faisait des films relativement officiels. Si je peux m’essayer à une comparaison – peut-être un peu absurde – il avait un côté Maurice Pialat, qu’on ressentait même physiquement. Une position à la fois à la marge et au centre. Comme Pialat, il considérait que personne ne l’aimait (alors que tout le monde l’aimait). Il avait un caractère très particulier, il était difficile. Il a souffert de sa solitude et de sa difficulté avec les femmes, avec l’alcool… Il avait pas mal de problèmes de ce côté-là. Je pense d’ailleurs qu’il en est mort… Pas des femmes (!), mais de l’alcool. Ça ne répond pas directement à votre question, mais ça explique un peu ce manque de reconnaissance dont il a souffert dans un pays comme la France, qui adore le cinéma en général et le cinéma italien en particulier, mais qui l’a un peu zappé pendant un temps.

Quel était le statut de Zurlini en Italie? Était-il considéré comme l’égal des maîtres que vous avez cités?
En Italie, il était très reconnu, ses films ont été des grands succès, La fille à la valise a été un hit, Journal intime a eu le Lion d’or à Venise. Été Violent a été un grand succès aussi, un film magnifique sur la guerre, comme Le Soldatesse. On a sorti la plupart de ses films en France où l’on a également constaté l’engouement d’un certain public pour ses films. Mais c’est sans commune mesure avec l’Italie où ses longs-métrages étaient très populaires : La fille à la valise est un film fondateur du cinéma italien des années 50-60. Donc il était reconnu.

Il avait l’air très solitaire – on ne trouve en ligne qu’un seul entretien avec lui – et a mis beaucoup de temps à achever ses films (huit en l’espace de vingt ans)…
Un tempérament très solitaire, assurément, c’était aussi un grand amateur d’art : Delon dans Le Professeur, c’était clairement lui. Il y a de lui dans tous ses personnages, même dans les rôles féminins, rôles féminins qui tiennent une importance centrale dans son œuvre. C’est aussi pour ça que j’insiste pour montrer tous ses films: sur les huit, on en a déjà sorti cinq. Journal intime appartient à un studio américain, je suis en train de me battre pour essayer de le récupérer et de le faire exister. C’est un grand film avec Jacques Perrin et Marcello Mastroianni, qui n’existe ni en DVD, ni en Blu-ray, qui n’a pas été restauré, rien du tout… Sur Le Professeur (ressorti en salles en 2019, avec l’actrice Sonia Petrovna venue faire coucou aux Écoles Cinéma Club, NDLR) on a fait un très beau travail de restauration, surtout que c’était un film avec une lumière blafarde, qui se passe l’hiver sur la plage de Rimini, c’était très difficile à restaurer. C’est bien plus facile de travailler sur du noir et blanc ou du Technicolor, avec lesquels on a des repères visuels beaucoup plus forts.

Comme vous avez sorti ses films majeurs – La Fille à la valise est un film fondateur dans l’histoire des Films du Camélia – pouvez-vous essayer de décrire le tempérament, l’humeur particulière qu’on retrouve dans son œuvre?
Tout ça est évidemment subjectif. La fille à la valise (1961) est un film fondateur pour moi, j’ai vu ce film adolescent et je me suis totalement identifié à Jacques Perrin, je suis entré dans le film tête baissée et il ne m’a jamais quitté. D’ailleurs, c’est le deuxième film que nous avons sorti. On a commencé avec Wanda (1970) de Barbara Loden qui était un coup de tête puisqu’on ne pensait pas devenir distributeur : ça a tellement bien marché qu’on a décidé de se lancer. Le premier choix pour devenir distributeur s’est donc porté sur La fille à la valise. Pour moi, ça a été fondateur deux fois, une fois comme adolescent et une fois comme professionnel… C’est vraiment le cinéaste des rapports humains, des sentiments, et ce qui me touche particulièrement, c’est que tout chez lui est traité de façon très profonde sans être souligné, il a la profondeur et la pudeur, disons. Il y a aussi un amour de la peinture qui est évident et qu’on retrouve en particulier dans Le Professeur (1972). La rencontre entre Delon et son étudiante Sonia Petrovna, un moment magnifique, a lieu dans cette église désaffectée où apparaît la fresque de Piero della Francesca, la Madonna del Parto, qui représente la Vierge enceinte, une iconographie assez rare qu’on connaît évidemment moins bien que celle de la Vierge à L’enfant. Zurlini a tourné sur place, à Monterchi, et ça m’évoque un parallèle étrange avec Tarkovski (les deux cinéastes ont été récompensés par un Lion d’or ex æquo en 1962: c’était pour Journal Intime et pour L’Enfance d’Ivan). Tarkovski a fait faire une reproduction de la fresque pour la filmer dans Nostalghia (1983). C’est l’histoire – très tarkovskienne – d’un poète qui doit rentrer voir le tableau dans la crypte, mais qui refuse au dernier moment pour des raisons sentimentales (“I’m tired of these sickeningly beautiful sights. I want nothing more just for myself.” rétorque-t-il à l’interprète avec qui il travaille au début du film, NDLR). Donc c’est très beau parce que chez Zurlini, on rentre voir la fresque à deux. Chez Tarkovski, on refuse de rentrer la voir… Mais pour revenir à votre question, Zurlini travaille des sujets très existentiels, chez lui tout le monde se cherche ou semble perdu. Le Professeur c’est un cas limite qui a rendu Delon très nerveux à l’époque, la version française a été charcutée : en tant que coproducteur du film, il en a fait un montage d’une heure et demie alors que le film dure 2h10. Le spectateur n’était pas habitué à le voir (surtout après cette époque faste de la fin des années 60) camper un personnage mal rasé, au teint blafard, traînant son vieux manteau beige, en train de se poser des questions sur la vie et sur son destin… Delon a revu le film dans sa version de 2h10 après notre ressortie, et il le revendique désormais entièrement.

Merci, et bon courage pour récupérer ce magnifique film qu’est Journal Intime.
Pour Le Professeur, on a mis dix ans. Pour Journal intime, ça fait déjà 4-5 ans qu’on essaie: l’espoir est permis!

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