Des bonnes nouvelles de la planète Moll… C’était l’un de nos chocs cannois: on a rencontré Dominik Moll, le réalisateur de La Nuit du 12, en salle ce mercredi. Un film qui vous veut du bien…
INTERVIEW: GAUTIER ROOS
Le film est adapté du livre de Pauline Guéna, 18.3 – une année à la PJ (Denoël)… Qu’avez-vous aimé dans ce livre et comment est née l’idée de ce long-métrage?
Dominik Moll: La première fois que j’ai entendu parler du livre, c’était dans une newsletter de Gallimard où était reproduite la quatrième de couverture, un extrait du livre qui disait: « À la PJ, on raconte qu’un jour ou l’autre, chaque enquêteur tombe sur un crime qui le hante et qui va l’obséder. » C’est une phrase qui m’a accroché, qui m’a attrapé, qui m’a donné envie de lire ce projet qui est assez inhabituel en France: une immersion d’un an dans la police, à la PJ de Versailles. L’idée lui est venue de son livre précédent, L’Amérique des écrivains, où elle avait fait pendant plusieurs mois un voyage aux États-Unis avec sa famille, en camping-car, où elle partait à la rencontre d’auteurs: un d’entre eux était George Pelecanos, l’un des grands scénaristes des séries cultes de David Simon The Wire et Treme. Simon avait écrit un livre qui s’appelle Homicide, où il avait été lui aussi infiltré pendant un an dans la police de Baltimore, et proposait déjà une immersion dans une brigade criminelle aux États-Unis… Le livre de Pauline Guéna raconte le travail quotidien de ces enquêteurs dans les différents services de la PJ de Versailles, qui est une très grosse PJ, en charge de toute l’Île-de-France hors Paris. Il y a des personnages qui émergent et il y a un côté très fictionnel, même si ce n’est pas un roman. Je ne me suis pas dit pendant la lecture: il faut l’adapter. En fait, ce n’est arrivé que vers la fin du livre, où sur les deux derniers chapitres, elle raconte une enquête qui survient après le meurtre horrible d’une jeune femme, enquête que la brigade criminelle a essayé en vain de résoudre. L’un des enquêteurs, Yohan, est devenu littéralement hanté, obsédé par cette affaire.
Vous prévenez dès le carton de début que l’affaire dont il va être question ne sera jamais élucidée. Que vous apporte cette structure particulière?
L’idée, c’était de voir ce qui se passe dans la tête d’un enquêteur quand il n’arrive pas à aller au bout de sa mission, ce que ça génère comme frustration, comme colère, comment il gère ça, comment il fait avec ça, comment son obsession contamine son quotidien. On a travaillé là-dessus avec Gilles Marchand, qui a eu très vite l’intuition que l’un des fils rouges à déplier se situait quelque part autour du questionnement de la masculinité: la PJ est un milieu exclusivement masculin, que ce soit Versailles ou Grenoble, j’y ai fait une immersion d’une semaine, on est vraiment entre mecs, à une ou deux exceptions près. Comment ces policiers gèrent la violence exercée par d’autres hommes sur des femmes, pas exclusivement des femmes d’ailleurs, mais qu’est-ce que ce genre de fait divers leur renvoie de leur propre masculinité? Il y avait tous ces éléments sur la table qu’on a essayé de transformer en histoire.

Cela vous permet aussi de raconter des choses qu’on ne voit pas dans les polars traditionnels: je pense par exemple à cette scène suspendue au début, où le duo de policiers doit sonner chez des parents pour leur annoncer le meurtre atroce de leur fille. Avec Gilles Marchand, comment travaillez-vous ce tempo très particulier, qui semble avancer par petites touches plutôt que par coups de force? Comment on infuse ce rythme hypnotique?
Ce rythme hypnotique, je pense qu’il correspond vraiment au vrai travail des enquêteurs. C’est vrai que le spectateur est habitué aux polars basés sur des poussées d’adrénaline (Bac Nord constitue un bon exemple, même si le projet diffère, on n’est pas vraiment dans le quotidien des enquêteurs de la PJ). Ce qui ressort du bouquin de Pauline, et ce que j’ai pû constater moi aussi lors de ma petite immersion, c’est qu’en fait, c’est du travail de fourmi qui n’a absolument rien de spectaculaire, où on avance petit à petit. Et encore, par rapport au rythme d’une vraie enquête ou d’une vraie audition de suspect, le rythme du film est hyper speed! C’est bien plus long que ça dans la vraie vie. Ils doivent taper, tout retranscrire, tout doit être saisi dans les PV, la procédure leur prend 80 % de leur temps. Ils passent leur temps à écrire des rapports, comme dit le personnage de Bouli Lanners, « des rapports, des rapports, des rapports ». Ce n’est pas dénué d’enjeu pour autant, ils ont une pression assez forte, car la moindre erreur dans ces rapports peut foutre en l’air un dossier. Donc c’est un travail très méticuleux où les rebondissements surviennent rarement – le film montre aussi ce qui se passe dans ces moments inattendus et surprenants – mais on est à mille lieux des poussées d’adrénaline, des courses-poursuites, et toute cette imagerie-là.
On sait que la formule fait divers sordide / enquête obsessionnelle / interrogatoire par des policiers est peut-être la chose qu’on a le plus vue au cinéma et à la télévision: comment on fait pour être original avec ça?
Il y a plusieurs choses. D’abord, le fait qu’on se soit ultra-documentés et qu’on voulait éviter de faire trop de raccourcis au service de la fiction, même si on est quand même forcé d’en faire. Parfois on écrivait des dialogues avec Gilles, on se regardait, et on se disait: « ça, ça fait vraiment téléfilm »! Je pense à cette scène des constatations autour de la scène de crime. On a finalement retiré les échanges, on a tenté de faire un truc très melvillien, où ça passe par autre chose que la parole. Le meutre est traité de façon presque abstraite, c’est aussi un de nos partis pris, avec soit de très gros plans, soit ce plan large de la fille en flamme qui traverse le champ… Le crime est sordide oui, mais on ne voulait surtout pas que le film – et ce d’autant plus qu’il se termine par l’absence de vrai coupable – soit glauque, on ne voulait pas que ça soit un constat d’échec. Il fallait que dans la trajectoire de Yohan, même s’il est tenté de baisser les bras à plusieurs reprises, il retrouve de l’énergie, ce qui est porté par sa rencontre avec les rôles féminins du film, qui en quelque sorte lui rechargent les batteries. Le film tient quelque part un constat assez amer sur les rapports hommes femmes, quand on voit tous ces suspects qui défilent et qui n’ont pas l’air d’attacher beaucoup d’importance à cette jeune femme assassinée avec qui ils ont eu des histoires… Mais il se devait d’aller quand même vers l’idée d’une réconciliation possible entre les hommes et les femmes, et qui passe par un truc aussi simple que l’échange quoi, tout bêtement.
Ce qui est très fort dans le film, c’est que tous les suspects interrogés – avec qui l’héroïne a eu par le passé une histoire – sont vraiment peu sympathiques, et votre mise en scène parvient quand même à les rendre fascinants. Quand on voit leur réaction, amusée pour certains, on est partagés entre l’effroi et le comique: ils ne se rendent vraiment pas compte de ce qui se passe en fait..
Le jeune ado qui est pris d’un fou rire au moment de l’interrogatoire, on a envie, comme les flics, de le secouer, de lui mettre une claque quoi! Les flics en sortant disent: « Quel petit con! » Et effectivement c’est un petit con… Mais en même temps, il était sex friend avec elle, il est pris d’un fou rire incontrôlable, ce qui peut arriver à tout le monde dans des situations absurdes ou déplacées. Bon après, d’autres personnages sont plus limites, Vincent Carron (joué par Pierre Lottin) est un mec violent, nerveux, qui tape ses compagnes, c’est autre chose. Mais même lui, il a quelque chose d’assez hypnotique.
Il a quelque chose de séduisant aussi.
Oui, une certaine forme de séduction; enfin, l’idée était aussi de montrer que sa compagne ait pû être attirée par lui malgré ce côté monstrueux… On n’est pas tendre avec les personnages, mais l’idée n’est pas non plus de leur foutre la tête sous l’eau. On a voulu éviter le « Ce mec c’est vraiment un gros salaud », on a cherché à les faire exister dans leur complexité.

C’est drôle que vous évoquiez Melville tout à l’heure parce l’une des particularités du film est de ne pas montrer les personnages dans leur intimité: tout ce qui se passe à la maison ou dans leur famille est gommé au profit de leur investissement professionnel. Leur quotidien est totalement envahi par le boulot, la minutie qu’ils mettent à la tâche: il n’existe pas vraiment de hors-champ derrière tout ça. Et je me disais que c’était plutôt une structure de film de gangsters type Melville, plutôt que de film de flics…
Oui, c’est vrai, chez Melville, j’aime beaucoup les scènes de préparation minutieuse, souvent d’ailleurs des scènes sans dialogue, c’est quelque chose que j’aime énormément chez lui. Pour ce qui est de la vie privée, c’est surtout le personnage de Bouli Lanners qui la porte: à un moment donné il se confie, il parle de son divorce et de sa vocation de prof de lettres, d’ailleurs Yohan en face est démuni, un peu comme un con, il ne sait pas trop quoi répondre! Les mecs ont souvent du mal à se confier, à se parler de ces choses-là… Mais pardon, du coup, j’ai égaré votre question…
Vous aviez Melville en tête au moment du tournage? Et d’ailleurs, quelles étaient vos références? On a du mal à rattacher le film à des références précises.
C’est parce qu’il n’y avait pas une référence, mais on a insufflé des petites choses, effectivement. Avec Gilles, on a parlé de Melville, on a aussi évoqué Les flics ne dorment pas la nuit de Richard Fleischer, avec George C. Scott, qui pour moi est vraiment un des plus beaux films sur les policiers, sur la façon dont ils s’investissent dans leur boulot, boulot qui n’est pas montré sous un jour très glorieux en plus, c’est des flics en uniforme à Los Angeles… Quand George C. Scott part soudainement à la retraite, et on a l’impression qu’il n’a plus rien dans sa vie…. C’est aussi un film qui mélange des choses sordides à des moments de détente, le duo essaye de compenser tout ce qu’il traverse par la rigolade, les potacheries… J’ai aussi découvert pendant l’écriture le travail de Rodrigo Sorogoyen, qui m’a assez impressionné, y compris formellement, que ce soit Madre ou sa série Antidisturbios. Le début de Madre, un plan séquence d’un quart d’heure, une mère qui rentre chez elle et qui reçoit le coup de fil de son fils, qui doit avoir neuf ou dix ans, il est censé être avec son père à la plage et il lui dit: « Je suis sur la plage, papa est parti chercher quelque chose à la voiture, il n’est pas là, je sais pas… Et puis y’a un homme qui me regarde »… Et ça dure un quart d’heure, avec la mère qui flippe de plus en plus, c’est assez magistral. Que Dios nos perdone, c’est aussi une enquête de flics, un film très dur, tourné avec des grand-angles vraiment extrêmes. Et ça donne quelque chose d’assez étonnant. Bref, ce qui me plaisait là-dedans, c’était comment l’utilisation des grand-angles pouvait inscrire les personnages dans le décor, qui sont souvent exigus dans son cinéma aussi: comme dans La nuit du 12, l’histoire se déroule aussi dans des petits bureaux, des petits apparts, notre chef opérateur Patrick Ghiringhelli a travaillé pas mal avec des focales courtes, pour saisir les personnages dans leur environnement, on a préféré des plans relativement relativement larges aux gros plans.
Rien du côté des films de flics américains des années 70, décennie où les enquêtes policières prennent un tournant obsessionnel, avec des enquêteurs qui se brûlent les ailes et butent sur leur objectif? Lumet, Friedkin, Coppola?
Ah… si, c’est un peu les maîtres! Ce ne sont pas forcément des références conscientes pour ce film-là, mais évidemment, Conversation secrète, les French Connection, tout ça, ce sont des films qui ont toujours compté. De toute manière, le cinéma américain des années 70, c’est la base…
C’est un peu la matrice… « Vous trouvez pas ça bizarre vous que ce soit majoritairement les hommes qui commettent les crimes, et majoritairement les hommes qui sont censés les résoudre? » Au moment où le personnage de Nadia dit ça à Yohan, la diction et l’éclairage du film ont presque quelque chose de l’initiation religieuse… L’avez-vous imaginé comme ça?
Non, pas vraiment comme quelque chose de religieux, mais c’est vrai que l’idée de cette nuit passée dans la cuve – qui existe dans le livre, mais pas du tout avec ces dialogues-là – avait quelque chose de très mental, de très détaché d’une espèce de naturalisme ou de réalisme. Ce qui me plaisait, c’est qu’on ne voit quasi rien de l’intérieur de cette cuve. Et de l’extérieur, pas grand chose non plus. C’est un peu comme si on était dans la tête du personnage, l’éclairage a été travaillé dans ce sens là. D’être dans une espèce de capsule ou de boîte noire, où les sons de l’extérieur ne percent pas.

On a évoqué les rôles féminins du film tout à l’heure: ils sont tous remarquables, et ils agissent comme une sorte de révélateur auprès du petit groupe d’hommes en charge de l’enquête. L’importance et l’intensité de ces scènes était-elle prévue comme ça dès le scénario, ou s’est-elle dessinée pendant le tournage, le montage?
C’était déjà présent dans le scénario. Ces trois rôles féminins ont un impact fort sur la trajectoire de Yohan, elles lui ouvrent les yeux, que ce soit Nanie [NDLR: démente Pauline Serieys, qui joue la meilleure amie de la victime, et qui en a un peu marre que les enquêteurs insinuent à leur corps défendant que cette dernière « l’a bien cherché” à force de fréquenter des types douteux…], que ce soit le personnage de juge Anouk Grinberg [NDLR: à tomber par terre] pour la juge ou Mouna Soualem pour le rôle de Nadia, rare fille à intégrer l’équipe d’enquêteurs, et sur le tard en plus. Elles amènent chacune à leur manière quelque chose de très fort, pas toujours avec des phrases faciles à dire, le « Vous trouvez pas ça bizarre que la plupart des crimes commis par des hommes… » aurait pû virer au propos totalement démonstratif. On était conscient de ça, on se disait que c’était un dialogue un peu limite, mais on voulait le tenter. Et comme Mouna Soualem arrive à le faire très bien passer, on l’a gardé. On a fait des petites tentatives. L’avantage d’un tournage, c’est qu’on peut essayer des trucs, et si ça marche pas, on peut toujours revenir dessus.
On a l’impression que ce film porte un message plus ouvertement politique que vos précédents. N’aviez-vous pas peur de tomber dans quelque chose proche du cinéma militant, qui ne doit pas être trop votre tasse de thé!?
On n’a jamais voulu faire un film à thèse ou un film militant. Le problème de ces films-là, c’est qu’ils veulent apporter des réponses, alors qu’en fait, c’est déjà pas mal de poser des questions et d’amorcer des interrogations. Nous, on n’avait pas la prétention de résoudre ce qui cloche entre les hommes et les femmes, comme dit Yohan. Mais déjà de pointer, de le dire…
Mais c’est un peu nouveau dans votre cinéma, ça?
Oui, c’est vrai. Avant Seules les bêtes, j’avais fait une série pour Arte qui s’appelle Eden, sur les trajectoires personnelles de migrants en Europe. Ce n’était pas un projet que j’avais initié, j’ai repris l’écriture en cours de route. Le fait de m’attaquer à ce sujet, à des personnages qui finalement étaient loin de moi, qui n’étaient pas des espèces d’alter ego du réalisateur, j’ai trouvé ça très stimulant, j’ai senti ça comme une ouverture… J’avais toujours été un peu réfractaire aux sujets sociétaux à cause des risques que vous avez soulevés. Puis je me suis dit qu’en fait, c’était possible de traiter l’exercice avec respect en se documentant beaucoup – c’est un peu ça la clef – veiller à ne pas raconter n’importe quoi, surtout quand on s’attaque à un sujet sur les migrants. La fiction permettait de glisser mes petites obsessions à moi, en travaillant sur les leviers du suspense, de la tension, des malaises, etc. Et ça m’a donné le goût de continuer à explorer ça. Cette veine était un peu présente dans Seules les bêtes, mais c’est vrai que La nuit du 12 porte ça plus fortement encore, parce que c’est un sujet d’actualité crucial. Après, les fondamentaux narratifs restent les mêmes, on cherche avant tout à raconter quelque chose qui se tient, avec des personnages prenants… L’avantage du film de genre, du polar ou du film d’enquête, c’est qu’on est dans un territoire connu du public, qui pose un cadre un peu rassurant, et qui permet en sous-main de greffer d’autres choses… Évidemment, on parle dans ces films de choses qui dépassent de loin le cadre du film de genre…
