[LA NUIT DU 12] Entretien avec Bastien Bouillon & Bouli Lanners sur le film-choc du dernier Festival de Cannes

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C’était l’un de nos chocs cannois, à mille lieux des gros pâtés présentés en compétition officielle: on a rencontré l’équipe de La Nuit du 12, en salles ce mercredi, pour un long entretien parisien ensoleillé où nous avons sorti notre plus beau bermuda. Un film qui vous veut du bien. Entretien avec Bastien Bouillon x Bouli Lanners.

INTERVIEW: GAUTIER ROOS

Première question d’une originalité folle: comment vous-êtes vous glissés dans la peau de vos personnages? Avez-vous côtoyé des membres de la PJ? Et surtout: n’en avez-vous pas marre de jouer des flics?
Bastien Bouillon: Alors, pour répondre à la première partie de la question, Bouli comme moi n’avons pas rencontré d’enquêteurs de la PJ. Dominik a fait une immersion au sein de la PJ de Grenoble pendant une dizaine de jours, ce qui lui a permis d’écrire un scénario dans lequel il était très facile de se livrer, de se glisser, de rentrer dans la peau de nos partitions. Il y a eu une ou deux fois des enquêteurs qui sont venus nous montrer des petites choses techniques, mais sinon, non. Bon en même temps, il n’y a pas dans le film de maniement d’armes, ou de choses qui nécessitent une formation spécifique…
Bouli Lanners: Est-ce qu’on a fait tant de flics que ça…?
B.B.: Moi j’ai fait un gendarme avec Dominik, justement, dans Seules les bêtes.
B.L.: Et moi, j’ai fait un flic dans Tueurs
B.B.: Ah bah voilà, ça nous fait déjà deux rôles de flic, ça fait déjà deux sur quatre rôles dans ta carrière, c’est la moitié hein !

Et sur l’aspect taciturne et taiseux de ton personnage Bastien, son côté très calme, avec une colère intérieure et beaucoup de choses emmagasinées en lui… C’est quelque chose qu’on t’a demandé ou que tu es allé chercher?
B.B.: En fait, à l’étape du scénario, il existait beaucoup plus d’informations sur la partition de Yohan, informations qui n’apparaissent pas dans le montage final du film. Des choses qui évoquaient son enfance un peu turbulente, le fait qu’il se bagarrait tout le temps, que son moyen de ne pas exploser passait par sa pratique intense du vélo, c’était sa manière de rester concentré, de rester droit. Il avait un passé un peu « cocotte-minute », on va dire ça comme ça… « À la PJ chaque enquêteur tombe un jour ou l’autre sur un crime qu’il n’arrive pas à résoudre et qui le hante »: des termes comme « hanté », voilà le genre de d’idées du scénario qui orientent beaucoup la manière de travailler avec son personnage, qui donnent des envies d’aller chercher et d’essayer des choses, Une fois qu’on s’accorde avec Dominik sur quelques petites choses, voilà, on ajuste scène à scène.

Avez-vous été très guidés ou avez-vous beaucoup composé?
B.L.: On était guidés quand même, Dominik savait très bien où il allait… Encore une fois, le scénario, bien structuré, faisait office de bon guide, mais surtout les dialogues étaient très bien écrits. Donc on n’a pas dû rebroder sur un scénario, il arrive qu’on tombe sur des choses un peu bancales, ici, pas du tout, donc ça nous a donné une ossature très précise. Et Dominik est très précis sur sa direction d’acteurs. Il sait pourquoi il nous a pris. Et il savait ce qu’il voulait aussi. Moi je me rappelle, j’ai pas fait de casting, j’ai pas fait d’audition, rien. J’ai rencontré Dominik, en deux minutes, c’était fait. Inconsciemment, je dois imaginer aussi que je sais pourquoi il me prend…

Et pourquoi alors?
B.B.: Pour l’accent… Pour l’accent belge…
B.L.: Pour les financements! Pour le tax shelter, je suis un comédien tax shelter!
B.B.: C’est son nom dans le métier…
B.L.: C’est moi qui ramène la valise chaque fois que y’en a un qui passe les frontières…

Ce que je trouve très beau dans le film, c’est qu’on ne sait pas trop si vos personnages sont des héros très consciencieux qui mettent du cœur à l’ouvrage qui mettent un point d’honneur à bien faire leur boulot, ou s’ils ont raté leur vie et qu’ils sont passés à côté. 
B.L.: Mon personnage, clairement, c’est pas vraiment ça qu’il voulait faire, il avait d’autres aspirations. Je pense qu’il prend quand même beaucoup de plaisir, en tout cas, il met un point d’honneur à le faire bien, il ne fait pas les choses à la légère, puisqu’il va même continuer à investiguer des choses qu’on ne lui a pas demandé de faire. Il y a une confusion entre sa vie privée et sa vie professionnelle. Il voulait clairement faire autre chose dans sa vie, mais est-ce que ça veut dire rater sa vie pour autant? Non. D’ailleurs, il arrête à temps. Donc il sent que c’est devenu trop étouffant. J’ai fréquenté beaucoup de flics qui arrivent clairement à un moment critique de leur vie: les conditions de travail sont pas cool, c’est hyper procédurier, ils font plus un travail de fonctionnaire qu’un travail d’enquêteur, ils n’ont pas assez de moyens, et faut pas compter sur la justice pour les mettre… Ils retrouvent les mecs, les mecs sont relâchés, avec les vices de procédure qui s’invitent là-dedans. Donc à un moment donné, beaucoup craquent. Mon voisin est flic, on en parlait encore cette semaine: « ça craque, ça craque de partout »… Et beaucoup plus maintenant qu’avant. Donc je peux imaginer qu’il y ait beaucoup de policiers qui aient ce sentiment d’avoir raté quelque chose.
B.B.: Yohan, je n’ai pas l’impression qu’il loupe ou qu’il soit en train de louper sa vie, au contraire, j’ai l’impression que c’est un métier qui lui apporte beaucoup, qui l’aide à porter de l’attention aux autres policiers… Ça l’aide au contraire à pas être refermé sur lui. En tout cas, il aime son travail, j’ai l’impression. Consciencieux, le garçon…

Aviez-vous des références en tête avant d’attaquer vos rôles? Des flics minutieux qui aiment leur travail, ça peut rappeler Michael Mann, ou Jean-Pierre Melville, même s’il a plutôt filmé des gangsters. Mais les deux mondes peuvent largement cohabiter…
B.B.: Dominik, sans qu’on en parle en profondeur, m’a dit (il n’a vraiment pas appuyé là-dessus): « Sois droit, comme Delon dans Le Samouraï« . Quelque chose comme ça. Mais on n’en a plus jamais reparlé! Bon, c’est un tueur à gages pour le coup. J’ai pas vraiment eu d’autre référence policière pour le film.
B.L.: Le film est tellement en dehors des codes des films policiers qu’on a l’habitude de voir que c’était même un peu casse-gueule d’avoir des références, policières ou autres. Je ne crois pas avoir eu des modèles en tête.

Quand il ne répond pas aux questions du Chaos, Bouli Lanners strikes a Chaos pose pour les photographes. Cet homme est grand.

Ton personnage, Bouli. à un moment, pète littéralement un câble. Le tien, Bastien, est à la frontière, à un moment on se demande s’il n’a pas quelque chose à se reprocher tant il est hanté par la chose… J’ai une question métaphysique pour vous: croyez-vous en la puissance de contamination du mal ? Des flics qui sont témoins de choses comme ça peuvent-ils être contaminés par la chose? Vous me dites si la question vous paraît totalement hors sol….
B.L.: Bonne question !
B.B.: Moi, fondamentalement, oui, je crois à une contamination du mal. Mais je crois aussi à la contamination du bien. On n’est pas dans un film qui essaie de magnifier les policiers, en même temps le film n’est pas un plaidoyer qui essaie d’expliquer que la police n’est pas raciste, machiste, ou que sais-je. Et je crois que l’empathie envers les personnes vient du fait qu’ici ces choses se mélangent, ces puissances s’équilibrent assez. Je ne sais pas… C’est pas évident de répondre à ce truc!
B.L.: Moi, je crois aussi à la contamination du bien et du mal, ça c’est sûr. Mais effectivement, on a des personnages qui ne sont pas contaminés. Mon personnage, Marceau, se casse avant d’être contaminé. Juste avant hein, il a conscience que la contamination a commencé. Et il fout le camp. Et c’est ça qui donne toute la beauté des personnages du film, qui ne sont pas des héros, dans un schéma classique de héros.

Le film est très fort sur les personnages, que ce soit vos rôles, les rôles féminins, et cette palanquée de suspects qui dégagent un truc vraiment pas sympathique en se montrant indifférent au meurtre…
B.L.: Ils sont odieux… Comme ce jeune gars qui rigole. Pour moi, c’était une des scènes les plus dures à jouer, là je sentais vraiment la contamination du mal. J’avais vraiment envie de l’encadrer le bonhomme ! J’étais vraiment avec mon personnage. C’est horrible comme scène, comme ce mec continue à avoir un fou rire, alors que je lui fais dire les mots: « Elle a été brûlée vive »! Il couchait avec cette nana, et il ne trouve rien à faire d’autre que de rire. C’est glaçant comme scène, je trouve. Sur le désintérêt, il y a quelque chose sur la démission de la compassion, ou quelque chose comme ça…

Comment avez-vous travaillé ce rythme très particulier, ce tempo très lent?
B.L.: En fait, j’ai l’impression que Bastien a amené un rythme, parce qu’il a un phrasé très retenu dans le film, donc il imprime sa marque. Et puis c’est le chef, tout tourne autour de lui. Bastien, c’ était le « chef d’orchestre rythme » du film!

Vous êtes tous les deux passés à la réalisation. Si vous deviez retenir une chose dans la direction de Dominik Moll que vous pouvez reprendre à votre compte ou qui vous a particulièrement marqués, ce serait quoi?
B.L.: La préparation. Il y a quelque chose qui est extrêmement préparé et maîtrisé chez lui. Il sait ce qu’il veut. Et en même temps, je lui demandais comment il avait fait ses repérages, ce genre de trucs. Et tout est très simple, ses repérages, il les fait par Google Earth! Non mais tu vois, c’est simple mais c’est quand même un mec méthodique. Et ici, la méthode est payante parce qu’il reste quand même quelque chose de charnel sur le plateau. C’est un métier où tu es obligé de tout planifier aujourd’hui, bien plus qu’avant, les budgets sont de plus en plus raccourcis – tu peux plus te permettre des envolées, de ne pas savoir tout de suite, de remettre au lendemain, il faut rentrer le film sur 30 jours donc c’est court – et dans le cas de Dominik, sa méthode fonctionne à merveille.
B.B.: Il y a beaucoup de choses, mais je retiens surtout des petites discussions qu’on a eu autour de la grammaire du cinéma. Pourquoi le personnage est tout seul cette fois-ci, pourquoi là on est deux, etc. Je suis très sensible à la grammaire du cinéma – j’adore l’oublier aussi quand je regarde un film – mais j’aime les films que je suis capable de lire et de décortiquer. Dominik a un sens du détail très précieux, il a un degré d’exigence vraiment très haut, c’est très stimulant dans le cas de ce film qui n’essaye pas d’en mettre plein la vue avec des artifices, mais qui imprime quand même des sensations intenses, c’est un film pur et droit, avec un traitement vraiment à part. Donc voilà, ça se fait beaucoup à travers des discussions, des petits échanges comme ça.

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