Du 1er au 9 juillet se tenait la 21e édition du Neuchâtel International Fantastic Film Festival, qui retrouvait des conditions quasi normales après 2 ans de Covid. Le festival a battu des records de fréquentation, les invités étaient nombreux, et la sélection officielle, pilotée par Pierre-Yves Walder, s’est révélée d’un niveau exceptionnel. Nous avons pu nous en rendre compte au plus près en tant que juré de la critique. Du coup, l’obligation de couvrir la compétition nous a empêché d’explorer les autres sections, mais il y avait largement de quoi faire avec les 14 films de la sélection.

Ashkal de Youssef Chebbi (Tunisie)
Ashkal est un exemple éclatant d’utilisation d’éléments surnaturels pour exprimer une réalité complexe. C’est aussi une façon de contourner la censure, les interdits et autres désagréments communs dans les pays tentés par l’autoritarisme. Le film commence dans un quartier de Tunis dont la construction avait commencé à l’époque de Ben Ali, mais qui est resté inachevé depuis la révolution de 2011. L’immolation par le feu d’un ouvrier de chantier entraîne une enquête policière. Les indices, qui rappellent l’événement déclencheur de la révolution dix ans plus tôt, suggèrent un suicide, mais l’enquêtrice n’y croit pas, d’autant qu’un autre cas similaire surgit. Alors que l’investigation avance lentement, le film détaille petit à petit la réalité du pays, dans lequel rien ne s’est vraiment arrangé, les tensions étant toujours fortes entre la population excédée et un pouvoir qui ne sait réagir que par l’usage excessif de la force. Ces touches de réalisme sont dispensées à travers les points de vue des personnages principaux, notamment l’enquêtrice dont le métier n’est pas facilité par les préjugés culturels, et son collègue, qui a de plus en plus de mal à fermer les yeux sur la brutalité exercée envers ses concitoyens. La multiplication des immolations soulève la question de la transmission d’un désespoir susceptible de s’étendre. Avec un budget très restreint, le réalisateur Youssef Chebbi exploite les possibilités symboliques et visuelles d’un décor fantomatique propice à l’abstraction et à la manifestation de phénomènes supra ordinaires. Le résultat explique mieux qu’un exposé circonstancié la détresse d’une population coincée entre la peste (un pouvoir corrompu) et le choléra (l’intégrisme religieux). Prix de la critique.

Blaze de Kathryn Barton (Australie)
Blaze revisite le thème classique de l’invention d’un univers fantasmé pour échapper à une réalité traumatisante. Guillermo del Toro en avait donné un bel exemple avec Le labyrinthe de Pan, lui-même inspiré de L’esprit de la ruche. Ici, une pré ado assiste à un viol suivi d’un meurtre et se réfugie dans un monde imaginaire où un dragon bienveillant la protège. Partiellement inspiré par une expérience similaire de la réalisatrice australienne, le film retrace par étapes un parcours psychologique difficile tout en inventant un univers fantastique qui lui a valu le prix de la direction artistique. Le public féminin y a été particulièrement sensible, mais on peut rester à distance de l’esthétique composite empruntée à l’univers du clip, utilisant des techniques variées mais pas forcément complémentaires où se mêlent l’organique, le numérique et le végétal dans un foisonnement surchargé qui ferait passer Terry Gilliam pour un moine zen.

Dual de Riley Stearns (Etats-Unis, Finlande)
A la fois surprenant, imprévisible et drôle, l’un des films favoris des festivaliers commence par une intéressante hypothèse de science-fiction: il est dorénavant possible, dans l’éventualité d’une mort prochaine, de se faire cloner pour éviter à la famille un deuil douloureux. Moyennant un certain prix et à condition de respecter certaines règles, le double prend la place du mort pour le bonheur de tous. Sauf lorsque le mort ne meurt pas, alors l’original et son clone se battent en duel pour éliminer celui qui est de trop. Dual raconte un de ces duels à travers le parcours de Sarah, qui se fait cloner avant d’apprendre qu’elle est guérie. Entretemps, son clone s’est arrangée pour se faire préférer par tous les proches de Sarah, qui se prépare donc à éliminer son double. Le scénario avance en insistant sur les aspects pratiques d’une situation de plus en plus absurde, mais rendue passionnante par des dialogues teintés d’humour caustique et l’interprétation forte de Karen Gillan.

Family Dinner de Peter Hengl (Autriche)
Avec son premier plan drone d’une voiture circulant dans la campagne autrichienne, Family dinner commence comme chez Michael Haneke (Funny Games), et on redoute un peu ce qui attend la passagère, une fille en surpoids qui débarque chez sa tante, autrice à succès de livres de régimes amaigrissants. Elle rencontre aussi son cousin Fillip, hostile et mal dans sa peau, et Stefan le nouveau mari de la tante. La suite, qui dérive vers la comédie noire, s’avère assez conventionnelle et prévisible lorsque les véritables motivations de la nutritionniste sont révélées après quelques indices empruntés à Midsommar. Ce premier film appliqué souffre de la proximité en compétition de propositions autrement originales.

Freaks out de Gabriele Mainetti (Italie)
Cette fable aux allures de blockbuster (dont nous avons déjà parlé ici) faisait partie, avec Vesper et Everything everwhere at once (programmé en section Third kind), de ces productions alternatives qui se posent en concurrents crédibles face aux goliaths industriels. En plus de redonner du caractère à des genres rendus insipides par le formatage et la normalisation, ils sont la preuve que l’indépendance paie. Freaks out a récolté le prix du public.

Huesera de Michele Garza Cervera (Mexique)
Premier film mexicain, Huesera examine le parcours traumatisant de Valeria, une femme qui décide d’avoir un enfant et découvre des sensations nouvelles, pas forcément plaisantes. Les doutes l’assaillent, renforcés par les réactions hostiles et cruelles d’une famille conformiste. Valeria développe des troubles compulsifs, somatise et hallucine, se croyant suivie par une créature arachnéenne aux os qui craquent. Les effets visuels sont la partie la plus faible de ce film par ailleurs bien senti et qui partage avec d’autres premiers films en compétition une utilisation adéquate du genre pour illustrer avec un certain recul critique des traumatismes aux accents autobiographiques. C’est pour se conformer à la pression sociale que Valeria a rompu avec son passé de punk lesbienne, sans être persuadée d’avoir gagné au change. Une troisième voie se présente à elle par le biais de la sorcellerie qui apparaît comme une forme de spiritualité plus acceptable que la superstition catholique de sa famille.

Hypochondriac d’Addison Heimann (Etats-Unis)
Il y a pas mal de points communs entre Huesera et ce premier film d’un réalisateur de Los Angeles qui raconte d’une façon douloureusement personnelle l’épisode psychotique lui révélant qu’il est bien l’héritier de sa mère. Des années après que celle-ci a essayé de l’étrangler, Will vit une vie relativement sereine entre son travail d’artisan potier dans un atelier chic et son amant Luke. Jusqu’au jour où sa mère, qui avait disparu de la circulation depuis son internement en HP, refait surface et le noie sous une pluie de SMS, tout en lui expédiant des colis de «souvenirs» plus ou moins malaisants. Ces intrusions ont un effet néfaste sur l’équilibre de Will qui commence à souffrir d’hallucinations. La maladie qu’il va devoir accepter est représentée par une sorte de loup qui ressemble un peu trop au monstre de Donnie Darko (là aussi, c’est la principale faiblesse du film). Mais on a compris le topo, et le parcours de Will est écrit avec une telle sincérité qu’il est difficile d’y rester insensible, d’autant que le personnage est incarné avec conviction par un acteur qui semble sorti d’un film de Gregg Araki.

Men d’Alex Garland (Royaume Uni)
On a déjà eu l’occasion de partager l’excitation que nous inspirait Men, avec sa façon faussement simple de dire des choses compliquées. Revoir le film est un plaisir renouvelé qui révèle de nouvelles facettes tout en posant de nouvelles questions. Dans le contexte du NIFFF, il paraissait presque trop bien loti pour laisser des chances à ses concurrents. Le jury lui a décerné le Mélies d’argent du meilleur film européen.

N°10 de Alex Van Warmerdam (Hollande)
Le titre du dernier en date d’Alex Van Warmerdam correspond effectivement au dixième long de cet auteur atypique et rare (son précédent La peau de Bax remonte à 2015). Cette fois, il nous emmène dans des contrées encore plus délirantes que d’habitude, toujours sans en avoir l’air. Le film commence comme un vaudeville autour de Günter, acteur principal d’une troupe de théâtre expérimental. Günter a une liaison avec la femme du metteur en scène, et lorsque celui-ci l’apprend, il relègue l’acteur au second plan pour l’humilier. La pièce devient complètement autre chose, et le film suit le même chemin à la suite d’une série de révélations qui débouchent sur une dimension totalement inattendue dont il vaut mieux ne rien savoir, sinon qu’elle implique une conspiration catholique. Le tout est amené en douceur, mais avec une logique implacable, sans jamais quitter le ton de la comédie noire, jusqu’à une conclusion hilarante et spectaculaire. Le Hollandais est un maître dans l’art d’en faire beaucoup avec très peu, et ce fut un plaisir de le retrouver au NIFFF en si bonne forme, même s’il n’a rien récolté.

Nos cérémonies de Simon Rieth (France)
Précédé d’un gros buzz cannois (il a été révélé à la Semaine de la critique), Nos cérémonies a confirmé les attentes, au point de rafler le Narcisse, récompense suprême du jury présidé par Joyce Carol Oates. L’histoire suit deux frères qui s’aiment à un point qui défie les lois naturelles, jusqu’au moment où ils retrouvent une amie d’enfance, au cours d’un été. Le film ne ressemble à rien de déjà vu, et il faut le voir pour ressentir tout ce qu’il fait passer. Son parti pris esthétique fort (couleurs saturées, contraste poussé, profondeur de champ réduite), et son interprétation par des acteurs inconnus contribuent à la sidération. Il sort au printemps 2023.

Something in the dirt de Justin Benson & Aaron Moorhead (Etats-Unis)
Au milieu d’une compétition de haut niveau, il fallait bien un ou deux films pour briser le consensus et diviser le public. Ce film inqualifiable fait le job, principalement parce qu’il semble avoir été écrit comme un cadavre exquis sans souci de destination (on sait d’où on part, mais on ne sait pas où on va), les séquences se succédant sans lien apparent, avec pour principale qualité de perpétuer l’élan qui permet de multiplier les improvisations et de les aligner comme autant de torchons sur une corde à linge invisible. En gros, deux fumeurs spéculent à propos d’un cendrier cassé qui a des reflets bizarres quand il est placé sous un certain angle. La logorhée qui s’ensuit est enregistrée à la façon d’un found footage et propose une quantité d’hypothèses incluant des extraterrestres et un complot de pythagoriciens. Parfois, les monteurs eux-mêmes sont interviewés pour commenter la tournure que prend le film. Il faut avouer qu’au bout d’1h56, on est soulagé quand ça s’arrête.

The cow who sang into the future de Francisca Alegria (Chili)
Le fantôme d’une femme qui s’est suicidée quinze ans plus tôt revient pour se manifester aux membres de sa famille rassemblés dans la ferme reprise par le frère. Alors que la rivière est polluée par l’industrie locale, tuant des milliers de poissons, les vaches meurent à leur tour après avoir été à la rivière. Parallèlement, la famille règle ses comptes et déterre quelques secrets fermentés. Alfredo Castro, qui joue le père, apporte avec lui une touche de menace reminiscente de ses précédents rôles, notamment chez Pablo Larrain. Il y a aussi un sous-texte politique dans cette fable écolo remplie de bonnes intentions, mais qui ne se concrétisent pas toujours.

Vesper Chronicles de Kristina Buozyte et Bruno Samper (Lituanie, France, Belgique)
Dix ans après Vanishing waves (Méliès d’or en 2012), Kristina Buozyte et Bruno Samper reviennent avec un film post-apocalyptique particulièrement ingénieux et attachant, centré sur une fille qui rêve d’un monde meilleur et travaille à le réaliser. Dans le genre, on n’a rien vu de plus inventif depuis Miyazaki, et le film aurait largement mérité un prix de la direction artistique. On y reviendra en détail à l’occasion de sa sortie prochaine.

Zalava d’Arsalan Amiri (Iran)
Situé à l’aube de la révolution iranienne, Zalava explore un certain nombre de pistes intéressantes, qu’il traite avec ce qui ressemble à un sens de la nuance bienvenue, sans réussir à sortir de l’ambiguité. Dans un village kurde reculé, la mort d’une jeune fille attise les tensions. Les villageois étaient persuadés qu’elle était possédée, et que la seule façon de la libérer était de lui tirer une balle dans la jambe, ce qui a poussé le chef des gendarmes locaux à confisquer toutes les armes. Par peur de se faire mutiler par les villageois armés de serpes, la fille tombe accidentellement d’une hauteur mortelle. Les conditions sont prêtes pour l’affrontement de la superstition contre l’autorité, celle-ci revêtant deux formes: la première, militaire, représentée par le gendarme, et la seconde, scientifique, représentée par la femme médecin du village. Incidemment, l’un et l’autre forment un couple dont le caractère non officiel attise l’agressivité des autochtones. L’ambiguité règne, et le gendarme lui-même est en proie au doute face à un exorciste qui prétend avoir enfermé l’esprit d’un démon dans un bocal. Mais en fin de compte, la métaphore est un peu floue et peu concluante, surtout si on la compare à la clarté de la vision d’Ashkal sur un thème voisin. G.D.
