Il faut trois bonnes heures depuis Los Angeles, quand il n’y a pas trop de bouchons, pour arriver à Pioneertown. Après avoir longé par le parc naturel de Joshua Tree, une petite route sinueuse me conduit au pied de contreforts désertiques, où se niche un village de quelques centaines d’âmes. La ville n’a pas de mairie, pratiquement pas de services publics, et seulement une poignée de petits commerces dans sa rue principale. Mais elle a autre chose: un bar survolté (Red Dog Saloon), une salle de concert mythique qui fait aussi office de steak house (Pappy & Harriet’s), un motel franchement confortable… et surtout, désormais, un festival de westerns, le Pioneertown Film Festival, qui s’est tenu du 27 au 29 mai 2022.
REPORTAGE: JACKY GOLDBERG
PHOTOS: VINCENT WALTER JACOBS
Pioneertown est à l’origine un décor de western, gardé intact dans son jus, et encore utilisé de temps à autres pour des tournages (de publicités ou de clips principalement). C’est Roy Rodgers, chanteur, acteur et vrai cowboy qui la fonda en 1946 pour y tourner ses séries B, par dizaines. Gene Autry, autre mythe de l’Ouest américain, «the singing cowboy», le seul homme aux cinq étoiles sur le Hollywood Hall of Fame, y tourna cinq années durant, dans les fifties, son TV show. De cette histoire, avouons-le un peu bis, un charmant musée témoigne sur «Main Street», rempli de photos, de posters et de reliques ayant appartenu aux plus illustres résidents de ce petit bout d’Americana.

Mais il ne faut pas négliger que Pioneertown, aussi patrimoniale fût-elle, existe au présent et reste habitée. Les villageois l’entretiennent et gèrent le flux continu de touristes qui viennent la visiter, en route pour la Death Valley, Joshua Tree ou la vallée de Coachella et son fameux festival — dont les fameux looks de hipster cowboys semblent avoir été inventés ici. Un arrêt à Pappy & Harriet’s le confirme. Ce lieu surbranché au milieu de nulle part où l’on peut déguster un T-Bone fumé dans la cour, est célèbre pour avoir accueilli Paul McCartney, Queens of the Stone Age, Spiritualized, Vampire Weekend, Arctic Monkeys ou Grizzly Bear — soit la fine fleur du rock indé des 20 dernières années. Autant dire que la Santiag et le Stetson y sont fièrement portés par tout ce que les environs comptent de cowboys d’apparat…

Julian T. Pinder, le fondateur du festival, a sans doute appartenu à cette catégorie avant de gagner au fil des années ses galons de «vrai» cowboy. Il est tombé amoureux de la ville en s’y rendant un jour, par hasard, il y a une dizaine d’années. Peu de temps après, ce Canadien d’origine y achetait un ranch sur les hauteurs, quelques chevaux (sa passion) et s’installait là. Cinéaste, il a notamment réalisé la mini-série documentaire sur Netflix de 2017, Fire Chaser, sur les pompiers californiens qui luttent contre des feux de forêt plus ravageurs chaque année. Assis sur une botte de foin à l’entrée du «Soundstage», une grange réaménagée en salle polyvalente qui sert durant le festival de salle principale de projection, il me raconte, son chapeau vissé sur la tête, qu’il a eu l’idée du festival il y a cinq ans.

«Il s’agit de rendre hommage au passé de la ville mais en cherchant des résonances au présent, pas seulement en montrant des films de patrimoine», me confie-t-il. «Le western en tant que genre n’a pas disparu, et ça semblait intéressant de lui consacrer, ici, un festival, pour voir ce qu’il a encore à raconter aujourd’hui», poursuit le quadragénaire, qui pensait être prêt en 2020 mais qui, covid oblige, n’a finalement pu se lancer que cette année. Pour sa première édition fin mai 2022, le festival a accueilli 600 accrédités, qui pendant 3 jours ont pu voir une quinzaine de longs-métrages et autant de courts — la moitié récents, la moitié patrimoniaux.

Parmi ces derniers, le cultisme double bill de Monte Hellman et Jack Nicholson, The Shooting et L’ouragan de la vengeance, était présenté par les filles respectives de ces deux légendes. Mais aussi Fievel au Far West (chouette dessin animé des années 80), Buck and the Preacher (western antiraciste de Sidney Poitier) ou encore Une nuit en enfer (présenté par son coscénariste et responsable des effets spéciaux, Robert Kurtzman, qui a profité de sa venue pour raconter sa carrière dans une passionnante masterclass).

Le programme, concocté avec Todd Luoto (qui a notamment travaillé avec Sundance), a fait la part belle aux «westerns conscients»: des films qui tiennent un propos politique, progressiste, sur l’Amérique.

C’est le cas du film lauréat du Grand prix, Swamp Lion, de Torben Bech (auteur de deux longs-métrage en Norvège, et en photo ci-contre), qui prend place dans la région du Rio Grande, dans le sud du Texas, près de la frontière. Le cinéaste norvégien, qui a longtemps vécu aux Etats-Unis, s’y est inspiré d’une histoire personnelle qu’il a extrapolé. Son fils est né avec une maladie, et c’est seulement parce qu’il avait la possibilité de retourner vivre en Europe, dans un pays où la santé est un droit, qu’il a pu le soigner. Que ce serait-il passé s’il n’avait pas eu cette possibilité? C’est le point de départ de son premier long-métrage aux Etats-Unis, où comme on le sait les frais de santé sont payants et pas forcément remboursés pour qui n’a pas la bonne assurance. Lorsqu’un père de famille découvre que son fils a un cancer, et que la thérapie qui pourrait le sauver coûte 250.000 dollars, que peut-il faire? Il n’a pas mille solutions: il accepte, sur les conseils peu avisés de son frère, de faire la mule pour un cartel mexicain — et c’est là, on l’espère du moins pour Torben Bech, que la fiction s’éloigne de la réalité.
Première remarque: si le film ne démérite pas son prix, il n’est un western qu’au sens très large du terme. Certes, le Texas peut encore apparaitre comme une terre sauvage et rugueuse, pas complètement acquise à la civilisation. Mais aucun des tropes du genre ne transparait dans Swamp Lion, qui se contente de suivre Jim, le père désespéré, dans sa descente aux enfers, dans un style de drame familial indépendant très classique, de bonne facture. Torben Bech réussit à nous impliquer dans les tourments existentiels de son personnage principal, un type ambigüe, parfois lâche, mais foncièrement bien intentionné.
L’interprète, Michael Ray Escamilla, à la fois tendre et poisseux, est pour beaucoup dans cette réussite. Hélas, il est mort en juin 2021, dans des circonstances inconnues, interrompant une carrière de second rôle à «gueule» dans des films indépendants (Galveston) ou des séries (Snowfall). Si le film parvient à nous arrimer émotionnellement, par une mise en scène apaisée et précise dans ses effets, il le fait en dépit d’une narration trop élusive. Tout ce qui concerne les activités illicites de Jim et son frère reste ainsi flou, plus incomplet que mystérieux, comme si des scènes manquaient. Les personnages secondaires auraient aussi mérité d’être plus développés, surtout dans la deuxième partie, mais le film emporte finalement le morceau.

L’autre bon film vu à Pioneertown, parmi les oeuvres contemporaines, n’est pas davantage un western — décidément! — mais un documentaire sur les westerns. Plus spécifiquement sur un lieu emblématique du western: Monument Valley. Le film s’intitule The Taking et son réalisateur, Alexandre O. Philippe, est un Helvético-Américain qui s’est spécialisé depuis une vingtaine d’années dans les documentaires sur le cinéma: The People vs. George Lucas, Doc of the Dead (sur les films de zombie), 78/52 (sur la scène de douche dans Psycho), Leap of Faith: William Friedkin on The Exorcist… Cette fois-ci, il s’attaque à un mythe géographique, qu’il parcourt de long en large, une heure et quart durant, pour en tirer la conclusion que la Monument Valley n’existe pas. Du moins telle qu’on se la figure après avoir vu les films de John Ford — qui l’a montrée dans sept films, plus qu’aucun autre cinéaste. Elle est une pure construction cinématographique. Un lieu où l’imaginaire a complètement recouvert le réel, au détriment des populations indigènes, les Navajo, qui se sont vus subtiliser cette terre pour eux sacrée.
Même le parc naturel que vont voir, de leurs propres yeux, des millions de touristes, n’est pas autre chose qu’un Frankenstein géographique, qu’on visite pour le conformer à l’image qu’on en a déjà. Plus un lieu est médiatisé, représenté, plus il est élusif, montre The Taking, avec une verve toute baudrillardienne. «On recherche des auras», y argue Philippe, qui s’appuie pour sa démonstration magistrale sur une demi-douzaine d’interviews d’universitaires, qu’on ne voit jamais à l’écran et dont la parole recouvre des extraits de films et d’images télévisées. Ford, forcément, est largement cité, mais le sont aussi Forrest Gump, Deux hommes dans l’ouest (de Blake Edwards), Thelma et Louise, Mission Impossible II, Retour vers le futur 3, Easy Rider, et des dizaines d’autres films. Mais aussi, de façon moins évidente, Dziga Vertov et son constructivisme filmique.
L’Ouest, assure Philippe, «est une idée entièrement générée par l’industrie culturelle aux États-Unis pour raconter une histoire particulière du passé américain dans laquelle les Blancs sont héroïques, courageux et innocents». Il ne s’agit toutefois pas, rassure le cinéaste, de «cancel» John Ford et consorts. Mais d’avoir conscience de ce que l’appropriation de ce lieu mythique signifie pour ceux qui vivaient là, obligés de travailler, au mieux, comme figurants ou ouvriers sur des tournages qui les ridiculisaient la plupart du temps. Connaître l’Histoire n’empêche pas d’apprécier les histoires, fussent-elles partiales voire mensongères. On continuera d’imprimer la légende, parce que c’est ainsi que les sociétés fonctionnent, mais on ne devra plus ignorer les faits. De ce film passionnant, on regrettera simplement un développement hasardeux et hors-sujet dudit film, où le cinéaste compare la Monument Valley et le Capitole pris d’assaut le 6 janvier 2021.

Ouvert par un concert des Dandy Warhols (qui sont donc toujours en activité, a-t-on appris à cette occasion), le festival s’est conclu en musique, avec les Sons of Pioneers. Le plus vieux groupe des Etats-Unis, se vantent-ils (et on veut bien les croire), puisqu’ils sont actifs depuis 1934! Fondés notamment par Roy Rodgers (le fondateur de Pioneertown, donc), dirigés aujourd’hui par son fils (prénommé Junior), ils jouent une country traditionnelle. Bien sûr, n’étant ni des surhommes ni des zombies, ils se relaient, génération après génération, pour que jamais le groupe, qui a connu 42 membres en tout, ne dépérisse.

Souhaitons pareille longévité au festival de Pioneertown, restant fidèle au principe de John Ford: «Quand vous avez un doute, faites un western». J.G.
