[CEFF 2022] «Mija» d’Isabel Castro & «Happer’s comet» de Tyler Taormina

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Jour 4 et 5 au Champs-Élysées Film Festival: Mija d’Isabel Castro pose problème et Happer’s comet de Tyler Taormina divise.

Le CEFF est le lieu de convergence d’une certaine idée du jeune cinéma indépendant de France et d’Amérique. Soit un cinéma autre qui s’exprime par une liberté de ton et de format. L’édition 2022 ne déroge pas à l’usage, avec des films mêlant animation et prises de vues réelles, des documentaires ou encore des longs-métrages d’à peine une heure. Du cinéma qu’on imagine, de fait, difficilement s’accorder avec une distribution en salles.

Mija est un documentaire d’Isabel Castro, dont c’est le premier long-métrage, après une ribambelle de courts et de docu-séries (notamment Pandémie pour Netflix). Repérée par Disney, qui devrait lui offrir une fenêtre de sortie sur sa plateforme Disney +, elle nous plonge ici dans le quotidien de Doris Munoz et Jacks Haupt, deux filles de parents sans papiers originaires du Mexique. Désireuse de subvenir aux besoins de leurs familles respectives tout en réalisant leurs rêves de réussir dans l’industrie musicale, Doris et Jacks se rapprochent, unies par la culpabilité permanente d’être les premières-nées citoyennes américaines de leurs familles et par les risques financiers qu’induit la poursuite de leur ambition.

Soucieuse de dresser un instantané de la politique migratoire inhumaine menée par les États-Unis et qui a empiré sous Trump, Isabel Castro peine hélas à donner corps à son sujet. Le film, tourné sur plusieurs années (de 2019 à 2021) avec l’inévitable pause provoquée par le Covid, tâtonne à la recherche d’images et de son histoire. C’est dans le parallèle entre la situation de Doris et celle de Jacks, que Mija se révèle le plus captivant, là où la première partie, plus anecdotique, élude la vie et les choix de ses personnages sans qu’on comprenne trop dans quelle direction tout cela se dirige. Le procédé consistant à faire de Mija un documentaire aux allures de fiction, que ce soit à travers l’imagerie ou la mise en scène des interactions entre les protagonistes, possède des faiblesses inhérentes à ce choix artistique, plutôt risqué: un vernis presque toc, avec un manque de spontanéité flagrant, qui s’affirme surtout dans les scènes de liesse étirées à l’envie, à coup de ralentis et de musique pop. L’authenticité surgit finalement des participants au projet qui n’en sont pas les sujets principaux, à savoir essentiellement les parents respectifs de Doris et de Jacks, supports indéfectibles dans le premier cas, accusateurs péremptoires dans l’autre.

L’énigme Tyler Taormina n’est pas près de prendre fin. Découvert l’année dernière avec Ham On Rye, rêverie adolescente et banlieusarde qui lorgnait (un peu trop) vers les cinémas de David Lynch et de Gregg Araki, en se reposant seulement sur le déploiement du mystère, le réalisateur intriguait plus qu’il ne convainquait. Happer’s Comet, son deuxième long-métrage à la durée riquiqui (1h02), ne devrait pas permettre d’y voir plus clair, voire scinder encore plus l’avis du public à son encontre. Y compris chez nous.

L’AVIS POUR DE MORGAN
Dénué de toute scène dialoguée, Happer’s Comet est un film on ne peut plus sonore, presque musical, comme une ode à la nuit des suburbs américains. Se déroulant sur l’espace d’une nuit, répondant ainsi à Ham on Rye qui se passait sur les 24 heures d’une journée, le film dilate, accélère, annihile le temps, dévoré par l’abstraction inhérente aux ténèbres nocturnes. Un individu enregistre les bruits de la nuit, un garagiste attend vainement un client, un homme s’endort en volant, un chien regarde la télévision, des adolescents quittent leur chambre en toute discrétion pour aller faire du roller, des amants se retrouvent dans un champ de maïs. Les saynètes s’enchaînent sans début ni fin et forment un patchwork de micro-fictions, une symphonie de la nuit scindée en plusieurs mouvements musicaux – le mixage sonore est inouï – dont les instruments seraient le grincement des rollers sur l’asphalte, le rythme saccadé d’un arrosoir automatique, le chant d’oiseaux nocturnes, une sonnerie de téléphone, le brouhaha d’une radio, ou encore les chuchotements d’adolescents en maraude. Faisant figure de face B du précédent long-métrage de Tyler Taormina, Happer’s Comet le surpasse pourtant en s’engouffrant dans l’abstraction la plus totale.

L’AVIS CONTRE DE JULIE
Happer’s comet fait partie de ces productions qui demandent à ceux qui les ont vu de faire preuve de la plus grande honnêteté vis-à-vis des éventuels spectateurs qui voudraient se pencher dessus. Il y a des moments où un film est subjectivement indéfendable, on aimerait pouvoir lui dégoter des qualités et ne pas se contenter de le critiquer négativement pour donner envie de le voir. Quand ces intentions sont uniquement le fait de principes liés au cinéma, Il vaut mieux s’abstenir de trouver des circonstances atténuantes: Happer’s comet est un condensé de va-et-vient surréels dont l’hermétisme ne rencontrera l’assentiment que de quelques individus déjà bien disposés à ce genre de production. Il faut vouloir se les farcir, ces soixante minutes sans voix, ô combien bruyantes, du quotidien mortifère que nous croyons tous laisser sur le pas de la porte quand nous pénétrons dans une salle de cinéma. Encaisser ces coups de téléphone qui ne mènent nulle part, enchevêtrés de plans dans la pénombre d’intérieurs décrépis et de champs de maïs à perte de vue, où des scènes à la sensualité chétive se déploient sans chaleur ni fringale. Il y a des clients pour l’onirisme monotone, mais gageons qu’ils ne seront pas nombreux. J.E. & M.B.

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