[CEFF 2022] «Quantum Cowboys» de Geoff Marslett & «Rodéo» de Lola Quivoron

0
1894

La rédaction CHAOS raconte son Champs-Élysées Film Festival. Jour 2 et 3: le festival victime de son succès, un Rodéo mou de la roue et des Cowboys quantiques dans un film d’animation complètement timbré.

Depuis des semaines, on entend la profession s’alarmer, à raison, d’une chute des fréquentations dans les salles, en ciblant le Covid ayant notamment permis une mainmise des plateformes SVOD sur les foyers du monde entier. Le cinéma, nous dit-on, approcherait d’une fin programmée, du moins dans sa forme actuelle. Les débats s’enflamment, sur les réseaux sociaux, autant que dans les médias, avec la sempiternelle chronologie des médias érigée, d’une part, en étendard, et de l’autre, en dispositif passéiste qu’il faut abattre. Pourtant, si on se contentait seulement d’écumer les salles essaimées le long de l’avenue des Champs-Elysées, en cette semaine post-solstice, on aurait bien du mal à se laisser envahir par la morosité ambiante. On aura rarement connu édition aussi pleine, les séances étant presque à chaque fois à guichet fermé. On se sera même fait refouler d’une séance décrétée complète. Les Champs-Élysées seraient le nouveau Cannes?

Après un court-métrage de fin d’études, Au loin, Baltimore, Lola Quivoron, qui nous vient tout droit de la Femis, continue à aborder le «Rodéo» dans son premier film, pratique éponyme dont certains participants lui ont ouvert les portes dès 2015. Sélectionné à Cannes dans la catégorie «Un certain regard», le film a créé la polémique suite à une interview donnée par la réalisatrice, accusée de complaisance notamment par les politiques et les riverains confrontés au cross-bitume (toujours considéré comme illégal), injustement décrié selon elle. La controverse qui a eu lieu il y a quelques mois est-elle justifiée? Filmé en CinemaScope, comme un western, Rodéo dévoile vite ses ambitions en montrant la bike-life menée par un groupe de jeunes hommes issus d’une cité dont on ne verra que les contours insalubres. Acrobaties, roues arrière, démarrages en trombe sur du rap énervé, telle est la sainte trinité de ces têtes brûlées qui défient la mort à chaque fois qu’ils grimpent sur une bécane. Julia veut en faire partie. Sauvage, effrontée, elle arnaque des particuliers sur internet pour se vouer à la seule chose qui la maintienne en vie: la moto. Un accident tragique va la propulser au sein des « B-Mores », malgré la défiance de certains de ses membres.

Si on est d’abord happé par ce monde étranger au cinéma français et emmené par une bande d’acteurs amateurs particulièrement à l’aise à l’écran, le film patine, une fois passée son exposition. Les promesses d’un film d’action survolté balayées d’un revers de main, Rodéo vire au drame social tendance naturaliste et vaguement tendu que l’on a malheureusement l’habitude de voir depuis l’avènement des Frères Dardenne. Les scènes à moto perdent de leur intérêt, réduites à une imagerie de clip low cost, entre ralentis et musique tonitruante, tandis que la transgression inhérente à la vie en marginalité se délite dans les poncifs du cinéma social: la mère esseulée face à un compagnon agressif, les petits délits comme futur indépassable, la solidarité dans le cambouis. Le féminisme assumé dans Rodéo et la présence incroyable de l’interprète de Julia (Julie Ledru), dont n’ont été masqués ni les cernes ni la fureur salutaire, ne rattrapent pas un film bien plus subversif en apparence qu’en contenance.

On n’aura pas changé de salle (Le Lincoln, salle 3), mais Quantum Cowboys, premier long-métrage de l’ex-astrophysicien Geoff Marslett, nous a transporté dans un ailleurs salutaire. Fort de ses douze styles d’animation, Quantum Cowboys n’est pas un dessin animé ordinaire. Rotoscopie, stop-motion, collage, etc, le film s’amuse à passer d’un style à l’autre, parfois au sein de la même scène, organisant un délire à la fois euphorique et déconcertant pour le spectateur. Déjà perturbé par la forme, ce dernier ne trouvera aucun salut dans le déroulé narratif du film. Débutant comme un western, où l’on suit le vagabondage de Bruno, Frank et de l’amérindienne Linde dans l’Ouest américain à la fin du XIXe siècle, Quantum Cowboys prend une tout autre dimension lorsque s’interconnecte au récit la théorie de la physique quantique. Se juxtaposent alors les couches temporelles, les « coulisses » du tournage du film, et les commentaires d’un scientifique et de son chat, évidente référence à Schrödinger qui semble être le principal instigateur de cette folle odyssée.

Avec son casting d’acteurs talentueux, souvent cantonnés aux seconds rôles ou aux séries B (Lily Gladstone, John Way, Kiowa Gordon, David Arquette, Alex Cox, John Doe), le film aurait pu s’effondrer par excès et gourmandise. C’était sans compter l’excellente idée de Geoff Marslett d’accompagner les images d’un discours scientifique pédagogique, lui prodiguant une allure de reportage de chaîne du câble qui aurait été conçu sous emprise du LSD. La drogue et ses effets, en sus des théories sur la physique quantique, tient par ailleurs une place prépondérante, notamment à travers une scène de trip sous cactus (une référence au peyotl, dont on tire la mescaline?). Foutraque, Quantum Cowboys l’est assurément, mais on prend plaisir à se perdre dans son flot verbal à la limite de l’abscons et son imagerie psychédélique très liée aux années 70. Dans ses meilleurs moments, le film fait la jonction entre El Topo d’Alejandro Jodorowsky et Mon Oncle d’Amérique d’Alain Resnais. J.E. & M.B.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici