Sorte de cousin éloigné de Simone Barbès ou la Vertu (Marie-Claude Treilhou, 1980), Variety de Bette Gordon redistribue les cartes du désir dans une errance new-yorkaise aussi rare qu’étrange. Il sort dans les salles françaises près de quarante ans après sa présentation à la Quinzaine des réalisateurs en 1984.
New York, 1983. Christine (Sandy McLeod) cherche désespérément du travail et dans le vestiaire d’une piscine, son amie (Nan Goldin) la branche pour faire ouvreuse dans un cinéma porno de Times Square: le Variety, là où des années plus tôt, Travis Bickle/Robert De Niro a rencontré Iris/Jodie Foster dans Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976). Elle distribue alors les tickets aux clients avides de consommer les images pornographiques et, attirée par une étrangeté que les serial masturbateurs ne voient pas, elle devient peu à peu obsédée par les sons et les images des films qui l’entourent. Plus que les films eux-mêmes.
Christine est fascinée par les solitudes qui s’y perdent, tentant de comprendre comment elles fonctionnent, et s’entiche d’un des spectateurs: un homme d’affaires du nom de Louie/Richard M. Davidson qui lui fait la cour, de façon lourde. Et qui, parce qu’il l’aura abandonnée en pleine séduction, va provoquer chez elle un séisme intérieur. Troublée, l’héroïne va se mettre à enquêter sur la vie de cet homme au départ entreprenant puis brusquement distant, à le suivre, à le voir discuter et serrer des mains à des hommes louches. À moins que ce ne soit que des vues de l’esprit ou la naissance d’un autre film… Et le récit de basculer dans le noir et le suspens Hitchcockien (sir Alfred étant ouvertement cité par la réalisatrice). Où les archétypes sont inversés à une petite échelle, plus intime, mais non moins perturbante: d’un côté, la blonde glaciale, qu’il serait aisé de cantonner à la femme fatale, devient l’enquêtrice mue par des tremblements secrets, la détective privée qui devient obsédée par l’objet de son désir; de l’autre, le voyeur amateur de porno soupçonné de tremper dans des magouilles mafieuses. Soit la vraie énigme du récit, ce qui échappe à la raison…

De cette redistribution des cartes inattendue, la réalisatrice Bette Gordon dira, lors de la présentation du film à la Quinzaine des réalisateurs en 1984: «Christine devient obsédée par l’observation et la filature d’un client mâle. Son obsession est, dans un sens, pornographique. Hitchcock a souvent utilisé des héroïnes blondes et glacées, mais toujours soumises au regard et aux fantasmes masculins. Christine usurpe cette position. Elle est la «privée» enquêtant dans un thriller dont le thème est le langage du désir.» C’est d’autant plus fort que les films pornos restent hors-champ, exactement comme dans le Français Simone Barbès ou la vertu de Marie-Claude Treilhou – on n’entend que les sons, tout juste choppe-t-on deux trois images furtives. C’est aussi une manière secrète et élégante de raconter comment, dans cet univers gouverné par le sexe, l’érotisme réside loin de la 42e rue et ses images par trop explicites. Il se joue justement ailleurs: dans le mystère, dans ce qui échappe, dans les films/images que l’on projette sur les autres et/ou que l’on se fait dans la tête.
Alors compagne du réalisateur expérimental James Benning et enseignante à l’école supérieure des beaux-arts de la Columbia University, Bette Gordon a su rendre la dérive séduisante en captant l’effervescence artistique à Manhattan au début des années 80, l’ambiance de la 42e rue et en réunissant les talents de l’underground d’alors, du downtown Manhattan (côté Lower East Side) et de la no wave: la poétesse Kathy Acker comme coscénariste, John Lurie à la bande-son, Tom DiCillo à la photo, la photographe Nan Goldin dans le rôle d’une amie barmaid… Le résultat, qui fonctionne beaucoup sur les moments en creux, s’avère trop erratique pour soulever un enthousiasme total et franc, de celui qui donne envie de hurler à la découverte tardive ou au météore honteusement caché. Et il est trop cérébral pour toucher au sensuel, trop «pensé» pour un lâcher-prise (et la reconnaissance tant espérée d’une émotion nouvelle). Il n’en reste pas moins réellement étrange, aussi bien par sa rareté (comment expliquer son invisibilité en salles pendant quasi 40 ans?) que par sa capacité à prendre au dépourvu, aussi bien dans son point de vue extrêmement fort sur les relations homme-femme que dans ses visions, à l’image d’un dernier plan équivoque. T.A.
Avec Sandy Mac Leod, Will Patton, Richard M. Davidson, Luis Guzmán, Nan Goldin.États-Unis, 1983, 1h40, sortie le 1er juin. |

Avec Sandy Mac Leod, Will Patton, Richard M. Davidson, Luis Guzmán, Nan Goldin.