[CANNES 2022] CE QUE L’ON RETIENT DE CETTE 75e EDITION

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Ayé, c’est fini: alors qu’on commence doucement à recharger les batteries, quelques réflexions foutraques (enfantées dans la confusion et dans la douleur) qui nous viennent sur ce 75ᵉ Festival de Cannes.

Faut-il vraiment vous commenter un palmarès qui laisse déjà de marbre celles et ceux qui n’avaient pas fait le déplacement à Cannes, préférant conserver leurs congés pour un été en Lozère ou quelque part dans les Cévennes? Tout a été dit ou presque sur l’absence de prise de risque d’un jury vraiment pas folichon, réunissant uniquement des réalisateurs et des acteurs (on ne réclame pas un retour aux délibérations d’antan où siégeaient parfois 6 écrivains octogénaires, mais confier la récompense la plus prestigieuse de l’industrie à un panel aussi étriqué, excluant chefs opérateurs, producteurs, intellectuels et autres critiques autrefois de la partie, ne pouvait pas faire de miracles). Désigné vraisemblablement à la dernière minute, notre Vincent Lindon national a même dû laisser Les Amandiers de Valéria Bruni-Tedeschi sur la touche: on aurait à juste titre trouvé ça bizarre qu’il récompense un film dans lequel figure sa fille, dont le début de carrière est déjà marqué par un procès constant en népotisme… Notons quand même que les deux très beaux films US de Kelly Reichardt et de James Gray (Showing Up et Armageddon Time) sont repartis bredouille (idem d’ailleurs pour le joli film de Martone), petit exploit pour un palmarès qui a récompensé la bagatelle de 10 films! Mais ne faisons pas mine de penser que tout ça a une quelconque importance: les temps changent et tout le monde est en train de comprendre que les films parlent une langue de plus en plus éloignée du commun des mortels – un film sans rodéo urbain ou sans Diam’s est-il encore en mesure d’intéresser les journalistes de BFM TV? – et que l’époque de la course effrénée aux tweets balancés à chaque sortie de séance est définitivement enterrée.

A few words quand même sur cette seconde palme attribuée à Ostlund, qui ne nous excite pas les miches, mais qui n’a rien d’un scandale (bravo à l’équipe de Bac Films qui elle-même n’y croyait pas trop au moment de la projo!). Avec ce Sans filtre, pas de quoi séduire toutes les personnes trouvant son cinéma de père fouettard éminemment punitif, mais on soulignera quand même que contrairement aux autres habitués du tapis rouge – Park Chan-wook, Kore-eda, les Dardenne Bros, Desplechin – son film comporte au moins une scène d’anthologie ayant fait chavirer (et peut-être un peu aussi dégobiller) l’assistance présente en salle. De façon générale, la compétition a cette année manqué de ces moments Titane où 2 000 personnes enturbannées émettent ensemble des sons avec leur bouche (que ce soit pour saluer une scène mémorable de Toni Erdmann ou pour ricaner devant la mélasse que représente The Last Face) et voilà qui résume assez bien l’ambiance générale de cette édition 2022: peu de choses aberrantes projetées sous nos yeux + peu de choses nous ayant scotché à notre strapontin arraché de haute lutte à des influenceurs imberbes qui n’avaient rien à faire là. Mention spéciale à Albert Serra et à Jerzy Skolimowski pour deux films manifestement conçus à l’aide de psychotropes et qui ont, chose heureuse, plutôt fait l’unanimité critique.

Petit point logistique qu’il nous faut cette année saluer, puisqu’on se rappelle du chaos généralisé qui avait paralysé la bonne tenue de la manifestation l’an dernier (par 35 degrés à l’ombre, souvenez-vous, nos chemises en lin en portent encore la trace). En dépit d’une billetterie TRÈS capricieuse les premiers jours, on a quand même réussi à voir tout ce qu’on a demandé. Fini les autotests exigés à chaque recoin du palais, fini les injonctions incompréhensibles contraignant à devoir quitter le Palais pour pouvoir regagner la prochaine séance: les festivaliers ont enfin pu se calibrer un planning de projections digne de ce nom, sans avoir à sortir au milieu du film pour décommander à la hâte une séance qu’ils ne pourront finalement pas honorer (“merde, pas le temps d’aller chercher mon smoking satin à l’appart pour le Bercot ce soir…”).

Notons quand même un phénomène inquiétant qui ne cesse de grossir chaque année, et qui pourrait donner des idées à un disciple de Ruben Östlund: que faire avec ces curieux “spectateurs” ne pouvant contenir cet irrépressible besoin de dégainer leur smartphone toutes les 5 minutes pendant la séance, sans même prendre la peine de baisser la luminosité dudit appareil? Le cas de figure s’est posé lors de 40 % des projos et l’observateur attentif notera que le fléau ne se résume plus uniquement à des textos échangés d’urgence: on a vu des bimbos exhiber au reste du monde leur fil Insta, des néophytes endormis parcourant pourtant névrotiquement leur boîte mail, des rombières triturant bruyamment leur sac à mains en cuir de 5 kilos pendant la séance (rombières qui se permettent une réponse à la Fred des Anges quand vous leur faites la remarque)… Monsieur Frémaux, si vous considérez encore qu’un film est autre chose qu’un tuto Youtube qu’on peut suivre avec 142 onglets ouverts, faites quelque chose!

On se doit également d’évoquer rapidement les sélections parallèles qui ont accouché de choses plutôt plus excitantes qu’au Grand Théâtre Lumière. Après une année fantomatique en avant un vaste nettoyage de printemps, la Quinzaine se devait un retour en grâce pour la dernière du délégué général Paolo Moretti: on y a vu des beaux machins, y compris en dehors de l’importante délégation française de cette année (citons Falcon Lake de Charlotte Le Bon, God’s Creature d’Anna Rose Holmer et Saela Davis mais aussi De humani corporis fabrica, comédie documentaire explorant ce qui se trouve à l’intérieur de notre organisme et qui ausculte aussi un autre corps en souffrance, le corps hospitalier, pour un résultat vraiment très chaos proche du fauvisme!). On a moins eu le temps de passer à la Semaine cette année, où le film colombien La Jaujia (et sa bande de délinquants in the jungle) a fait grand bruit, tout comme le Dalva d’Emmanuelle Nicot (sans doute mieux que le Dhont dans le genre film d’adolescent tout mimi à qui il arrive des crasses!). Nous retiendrons surtout de cette première édition sous les auspices d’Ava Cahen une comédie brillantissime dont on n’attendait pas grand-chose (Tout le monde aime Jeanne) relevant le pari inespéré de faire un film ni chiant ni attendu autour de la dépression, starring Blanche Gardin et Laurent Lafitte en forme olympique.

Autres coups de cœur qu’il nous faut signaler ici ou là: La nuit du 12 de Dominik Moll, anti-polar resserré autour d’une bande d’enquêteurs de la PJ pétant un boulon devant l’impasse où les mène leur enquête, le sublime Godland projeté à UCR (mais Titi Frémaux a préféré promouvoir un clone belge de Xavier Dolan en compèt à la place…) et un Sorogoyen qui a activé le mode Strawdogs dans son As Bestas, un thriller qui devrait vous faire réfléchir deux minutes avant que vous n’emménagiez dans ce petit village éloigné du tumulte parisien pour retrouver “le goût des choses simples”. Choses simples dont on va pour notre part avoir besoin pour nous remettre de ces soirées sur la plage où la playlist n’a pas changé depuis 1976 (YOU ARE THE DANCCCINNGG QUEEEEN) et de ces virées au Silencio, où, non contente de passer la journée enfermée, la hype dirigeante du pays aimait se retrouver le soir serrée comme un troupeau de sardines en foire pour tenter d’agripper un Gin To à 16 euros l’unité… Vite, de l’air!!! G.R.

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