[STAR DU CHAOS 2018] LARS VON TRIER

Alors qu’on le pensait persona non grata à vie, Lars Von Trier a finalement fait un retour monstrueusement fracassant sur la Croisette, sept ans après son dérapage lors de la conférence de presse de Melancholia, avec The House That Jack Built (Hors Compétition). Un film provocateur, introspectif, gore et satirique. Assurément un des chocs chaos de 2018.

PAR MORGAN BIZET

On ne présente plus Lars Von Trier, maître du chaos depuis plus de trente ans, cinéaste par qui le scandale arrive, autant par sa personnalité sulfureuse que par ses films radicaux et extrêmes. On a encore tous en mémoire ce Cannes 2011 où il présentait un des sommets de sa filmographie, Melancholia, et pendant lequel il offrit une anthologique et piteuse conférence de presse, se comparant notamment à Hitler. Une sortie made in LVT qui lui valut, lui le multi-primé (Grand Prix pour Breaking The Waves; Palme d’or pour Dancer in the Dark), une mesure exceptionnelle: une exclusion à toute prochaine édition du Festival. Une décision qui eut certainement du poids dans la délibération du jury qui donna finalement la palme au Tree of Life de Terrence Malick. Kirsten Dunst, première gênée par le comportement de son réalisateur, repartit toutefois avec un prix d’interprétation.

Une exclusion qui dura 7 longues années, pendant lesquelles il ira s’exiler à Berlin, présenter une autre œuvre majeure – et un t-shirt «Persona Non Grata, Sélection Officielle» sur le tapis rouge – le diptyque sexuel Nymphomaniac, avec une ahurissante Charlotte Gainsbourg. Comment revenir à Cannes (certes par la petite porte) après ce grand moment d’indignement pour certains, d’extase pour d’autres? Avec ce The House That Jack Built donc, soit la vie et la mort d’un serial killer porté sur le meurtre de masse du genre féminin, en cinq évènements et un épilogue en Enfer. Un retour conspué, forcément en pleine révolution #metoo – Björk avait d’ailleurs accusé LVT en 2017 de harcèlement lors de la réalisation de Dancer In The Dark. Une projection qui fut évidemment accompagnée de claquements sièges et de sifflets. Le genre de chose que LVT adore, malgré son air déprimé, ses années d’anxiété et d’alcoolisme pendant le tournage de The House That Jack Built ayant d’ailleurs été révélée par lui-même peu avant le Festival. Malgré l’absence de prix, il peut néanmoins se vanter d’être le premier de l’histoire à recevoir une mention «avertissement» sur les tickets cannois. Chaos!

Maigre consolation, tant son film aura cristallisé ce qu’il peut se faire de plus chaos en 2018, par son ambiguïté, sa richesse de lectures et son intelligence dissimulée derrière une fausse bêtise et un amas de violence choc. Une œuvre qui ne prend pas de pincettes mais qui pourtant se révèle, in fine, bien plus sophistiquée que ce Mr. Sophistication – le surnom de serial killer de Jack – ridicule, prétentieux et abject. Contrairement à ce qu’on a pu lire, il ne s’agit pas d’un auto-portrait du cinéaste, bien que le caractère théorique un brin lourdaud du film et quelques évocations de sa filmographie peuvent le faire penser. The House That Jack Built est en fait une grande récréation pour Lars Von Trier, qui, s’il se laisse aller à quelques introspections, se joue en fait du protagoniste et en même temps du spectateur, pour mieux détruire tout ces discours verbeux et horribles – considérer le massacre de masse, façon Shoah, comme un acte artistique – dans un plan final inoubliable, appuyé par Hit The Road Jack de Ray Charles. Un film qui côtoie la bêtise et le sublime (l’épilogue pictural qui rappelle le prologue de Melancholia) et heurt violemment notre conscience moral comme notre intellect. Du pur LVT en somme, enfin de retour. Toutefois, et vu la fatigue du cinéaste, ce The House That Jack Built a aussi des airs de film testamentaire. Mais on espère nous tromper, et revoir Lars Von Trier se pavaner sur le tapis rouge cannois pour une projection, en compétition officielle cette fois, de son prochain choc.

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