Dans Les Crimes du Futur, présenté à Cannes en compétition, David Cronenberg renoue avec son obsession pour le corps et ses viscères. Mais le résultat est incontestablement daté.
Une des premières choses qui frappe dans Crimes of the future, c’est son esthétique délibérément rétro. Le film a été tourné à Athènes dans un décor abstrait de quartiers en ruine, sans voitures ni téléphones, évoquant un ailleurs impossible à situer dans l’espace et dans le temps, mais tout sauf futuriste. Et ce n’est pas un hasard s’il rappelle tellement le siècle dernier: il est basé sur un script écrit en 1999, et Dieu sait quel concours de circonstance a décidé Cronenberg à le réactiver à temps pour cette édition cannoise. Rappelons qu’à la même époque (99), Cronenberg réalisait eXistenZ, son premier faux-pas dans lequel il tentait de commenter le phénomène alors nouveau des jeux vidéo d’une façon désuète et peu convaincante.
Avec son thème qui lie body art et mutation, Crimes of the future est peut-être un peu plus dans ses cordes. Il commence brutalement avec le meurtre d’un enfant par sa mère. On apprendra plus tard que l’enfant est mutant et que sa mère ne supportait pas qu’il se nourrisse exclusivement de plastique, tandis que son père, au contraire, est très fier d’avoir donné naissance à une nouvelle variété d’humains et tente d’exploiter la notoriété de ce meurtre pour promouvoir de nouveaux aliments synthétiques. Le tout, on y vient, grâce aux personnages principaux, soit le couple formé par Saul Tenser (Viggo Mortensen) et Caprice (Léa Seydoux): il est un artiste performer dont l’organisme génère sans arrêt de nouvelles tumeurs qui se développent comme des organes que sa compagne extrait chirurgicalement au cours de spectacles publics. Quelques observateurs variés suivent les opérations: un duo de bureaucrates chargés de l’enregistrement des organes (Don Mckellar, qui a l’air de sortir d’eXistenZ, et Kristen Stewart dont la diction précipitée et irritante rappelle celle qu’elle affectait dans Spencer), des réparatrices de machines organiques, et un enquêteur de la «nouvelle brigade des moeurs» qui semble n’avoir d’autre fonction que de résumer régulièrement ce que font les uns et les autres de façon à ce que tout le monde comprenne. Pour compenser le caractère pédagogique des dialogues, Cronenberg délivre son lot de séquences «choquantes» qui décrivent en détail l’ouverture du ventre, les sondes qui pénètrent et fouillent l’intérieur à la recherche d’organes humides et glissants tandis que les protagonistes expriment leur état à coup de râles et de halètements. Et pour appuyer les images et les sons, les commentaires des témoins affirment fréquemment que «la chirurgie est le nouveau sexe».
On n’a jamais eu autant l’impression que Cronenberg faisait du Cronenberg. Dès les premières images, il n’y a pas de doute sur leur auteur, même la photo de Douglas Koch ressemble à s’y méprendre à celle de Peter Suschitzky. On sent quand même le maître prendre ses distances, lâchant une pointe d’ironie ici et là, comme s’il avait vaguement conscience d’être au bord de l’autoparodie. Le film est tout de même incontestablement daté, avec son thème qui rappelle les sujets de rigueur à la veille du passage à l’an 2000, et les performances représentées renvoient à la même époque, celle du body art tel que pratiqué par Orlan. Quant à l’esthétique organique, elle plaira peut-être aux nostalgiques, mais certaines créations sont à la limite de l’intelligible, en particulier la «chaise à petit déjeuner», une sorte de fauteuil tremblant fabriqué avec des os qui est censé assister Viggo Mortensen lorsqu’il mange sa purée sans les mains. Cronenberg a joué à fond la carte du fétichisme rétro. Pas sûr qu’il réussisse à convaincre ses adeptes, anciens ou nouveaux. G.D.
25 mai 2022 en salle / 1h 47min / Science fiction, Thriller, Epouvante-horreur, DrameDe David Cronenberg Par David Cronenberg Avec Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart Titre original Crimes Of The Future |

25 mai 2022 en salle / 1h 47min / Science fiction, Thriller, Epouvante-horreur, Drame