[CANNES 2022] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 4

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1998

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 4: Frère et sœur d’Arnaud Desplechin en compétition, Trois mille ans à t’attendre de George Miller hors compétition, Un beau matin de Mia Hansen-Løve à la Quinzaine, Goutte d’or de Clément Cogitore à la Semaine, 99 moons de Jan Gassmann à l’ACID (+ une soirée by Gautier), les prédictions de Madame Soleil…

Commençons par ce qui ressemble à une déception, et ce, en dépit des avis fort élogieux qui surabondent partout, sur les réseaux sociaux. À savoir Trois mille ans à t’attendre de George Miller, avec Idris Elba et Tilda Swinton, hors compétition. L’adaptation d’une nouvelle d’A.S. Byatt, nantie d’un budget conséquent (60 M€) et bénéficiant de la liberté inouïe de son auteur après le succès de Mad Max Fury Road, racontant comment une chercheuse en narratologie (Tilda Swinton) libère involontairement un djinn (Idris Elba) de sa bouteille à Istanbul. Ce dernier lui offre trois souhaits et lui conte aussi des récits édifiants sur le commerce dangereux dudit souhait. Proposition intrigante et ambitieuse sur le papier, le film se dégonfle malheureusement assez rapidement. Alors que le djinn raconte les histoires de ceux entrés en possession de la bouteille dans des flashbacks façon Les Mille-et-une Nuits, il est évident qu’en termes d’illustration, à ces moments-là, pour représenter les temps de la Reine de Saba, du Roi Salomon, des guerres turco-persanes etc., le réalisateur australien manque d’inspiration visuelle et échoue à nous embarquer.

Notre insider (Laurent de Alberti de FilmlandEmpire, par ailleurs dans notre Palmometre) est peut-être même le plus sévère de tous. Pour lui, c’est proche d’une vilaine esthétique des pubs pour les douches à la télévision et les effets CGI se révèlent très discutables. Et, ajoute-t-il, ce n’est pas le scénario, brodant sur un thème pourtant passionnant (l’art de la narration, le pouvoir des histoires et l’émancipation afférente) qui va sauver les meubles: trop répétitif et trop faible dans la caractérisation des personnages, à l’instar de celui joué par Tilda Swinton, passant tout le film à ne pas savoir ce qu’il souhaite. On reviendra tous plus calmement dessus, une fois que toute l’équipe l’aura vu, lors de sa sortie en salles le 24 août en France. Mais ça part d’un fort mauvais pied.


Sinon, on sort tout juste de la séance de rattrapage de Frère et sœur de Arnaud Desplechin, en compétion, et on ne sait pas encore quoi trop en penser (si ce n’est qu’on n’est pas aussi conquis que certains collègues qui, dès Paris, alertaient au chef-d’œuvre). Le récit n’a jamais autant pris des teintes si autobiographiques que dans cet opus-ci (pas la peine de fréquenter le bonhomme pour connaître ses relations chaotiques avec sa sœur Marie). Un frère et une sœur à l’orée de la cinquantaine… Alice (Marion Cotillard) est une actrice qui orne tous les panneaux JC Decaux de la capitale, Louis (notre Poupaud donc) a été professeur et poète par le passé. Les deux se vouent une haine démentielle, peu à peu expliquée par les flash backs du film, mais vont devoir mettre les rancœurs au placard après l’accident qui vient de toucher leurs parents. Mettre les rancœurs au placard, c’est vite dit dans le cas de Desplechin (Dépleuchin? Dépléchin? on n’a jamais compris comment on disait) puisque le cinéaste est l’incontestable roi de la relation à fort degré de toxicité, à base de jolis compliments dissimulant de la jalousie et de petites horreurs professées sur un ton doux comme un murmure. On prend dans ce film encore plus de barbituriques que dans Un conte de Noël (un mix détonnant à base Tranxène exigé par la Cotillard à la pharmacie). Au récit ample de ses anciennes frasques familiales, Arnaud opte ici pour un ton sec, franc du collier, probablement plus rude que ses précédents travaux (on s’y effondre sur le bitume à pas mal de reprises, l’une des constantes du cinéaste). Là où Dédé est le plus fort, c’est pour égratigner les bonnes convenances de ses personnages les plus innocents (ne pas participer au concert de haine familial en arrondissant les angles avec tout le monde n’est-il pas finalement plus lâche que d’y aller au bazooka?). Pour le reste, les acteurs sont par moment étrangement dirigés (ce qui est pourtant l’une des qualités premières du cinéaste) et le film, bien sournois comme il faut: être faible dans ses moments supposément intenses et puissant dans les petits instants censés être plus relâchés. Voyons voir comment ça décante et reparlons-en demain si nécessaire.

Dans Un beau matin de Mia Hansen-Løve, à la Quinzaine, on retrouve Melvil, on retrouve aussi une histoire avec des personnes âgées qu’on trimballe d’hôpitaux en EHPAD, mais on retrouve surtout l’un des leitmotivs de ce Cannes 2022: les films qui commencent comme des téléfilms haut budget de France Télé et qui parviennent finalement à séduire sur la longueur. Le début est assez conforme à ce que pensent les détracteurs du cinéma dit bourgeois de Mia (bourgeois n’est pas forcément un gros mot hein, la moitié des films cités dans les encyclopédies consacrés au chef-d’œuvre du cinéma français sont bourgeois!): on y cite par exemple Annemarie Schwarzenbach et Klaus Mann (« le fils de Thomas! »), histoire de bien poser l’édifice du petit milieu parisien qui va nous être dépeint… Et qu’est-ce que c’est que ces bibliothèques d’intérieur avec que des livres grand format et rien en livres de poche!!??? Nous n’avons décidément pas les mêmes problèmes de logistique mobilière…

Quelques mots sur le pitch, quand même: Sandra (Léa Seydoux) est une jeune mère qui élève seule sa fille, et qui rend régulièrement visite à son père malade, Georg (un Pascal Greggory en fin de parcours). Alors qu’elle s’engage avec sa famille dans un lutte sans merci pour le faire soigner, Sandra fait dans un square la rencontre de Clément (Melvil Poupaud), un ami perdu de vue depuis longtemps… Alors que viennent les beaux jours de l’été, ils vont s’adonner à une passion ardente, quelque peu réfrénée par leurs obligations familiales et par leur vie “d’à côté”. Avertissement à nos lecteurs les plus incontrôlables: le film donne furibardement envie de faire l’amour! Et il restitue parfaitement ce moment où on sort les robes à fleurs et les chemises en lin, seul temps de l’année où l’on se fiche complètement que nos mains soient moites et nos peaux toutes collantes. On se sentait un peu tenus à distance par cette histoire en mode acte notariaux façon Assayas (« mais qu’est-ce qu’on va faire de tous ces cartonnnsss?”), mais le film a suffisamment de coffre pour toucher aux tripes toute personne confrontée à la déliquescence d’un proche (oui, c’est un film érotique et un film d’Ehpad en même temps: pourquoi pas!?).


Sinon, légère déception à la Semaine avec le très attendu Goutte d’or de Clément Cogitore, qui présente d’abondantes qualités mais nous paraît un peu bancal. Karim Leklou y incarne Ramsès, 35 berges, mage tenant un cabinet de voyance dans ce fleuri quartier parisien. Habile manipulateur et un peu poète sur les bords, il a mis sur pied un solide commerce de la consolation. L’arrivée d’enfants venus des rues de Tanger, aussi dangereux qu’insaisissables, vient perturber l’équilibre de son commerce et de tout le quartier. Jusqu’au jour où Ramsès va avoir une réelle vision… Belle première idée de ce film: insister longuement sur les séances chamaniques de Karim et mettre le spectateur en position de manipulé, en l’invitant à rejoindre cette foule de personnes désœuvrées venant chercher auprès de ce Monsieur Irma des réponses à des drames familiaux inexpliqués. Un geste de croyance d’autant plus fort que Clément Cogitore ne recherche jamais la facilité dans son cinéma (son récit assez alambiqué en sera la preuve) et qu’on sent qu’il tente vraiment quelque chose. Le problème, c’est qu’en lieu et place d’un polar ou d’un film fantastique permettant des variations de rythme, Goutte d’or laisse un peu sur le pas de la porte, peinant à maintenir l’attention sur la durée, la faute à des séquences un brin répétitives (Karim Leklou se rapprochant au fil du film de ces gamins turbulents d’abord très hostiles, avec qui il partage plus qu’on ne le croit). On aimerait vous en dire plus, mais trois Australiens super bruyants viennent de débarquer sur la terrasse des journalistes, réduisant à néant une faculté de concentration déjà bien appauvrie par nos festivités d’hier: tout Paname vient de débarquer et les anonymes comme les stars sont prêts à se mettre des gnons pour pouvoir accéder aux soirées..


Sinon, enfin à l’Acid, une vraie curiosité chaos: 99 lunes de Jan Gassmann. Les 99 lunes du titre indiquent la durée de la relation décrite dans le film, qui couvre donc une période d’un peu moins de 8 ans, avec beaucoup d’ellipses. C’est une histoire d’amour obsessionnelle qui commence avec Bigna, une chercheuse de 28 ans, maniaque du contrôle, qui planifie ses aventures sexuelles avec une rigueur scientifique : les rencontres sont brèves, anonymes et sans lendemain, elles impliquent des jeux de rôles et une certaine dose de domination. Jusqu’au jour où elle rencontre Frank, 33 ans, un DJ lié à la mouvance underground, qui tombe immédiatement sous l’emprise de Bigna et demande à la revoir. Elle refuse, tout en admettant qu’elle est tentée d’enfreindre ses propres règles. Lorsqu’ils se revoient, ils développent une addiction irrésistible l’un pour l’autre. Au même moment, les études de Bigna sur le comportement des animaux porte ses fruits: elle a été choisie parmi plusieurs candidats pour participer à un programme d’étude sur la prévention des catastrophes naturelles. Mais au moment de prendre l’avion pour le Chili, son instinct la retient, et elle se retrouve dans un taxi pour rejoindre Frank. De là, leur relation connaîtra des hauts et des bas, et poussera les limites de toutes les questions qui peuvent se poser dans ce genre de relation réciproque où l’un ne peut pas vivre sans l’autre, sans pour autant pouvoir vivre avec. Une histoire classique, donc, racontée dans le contexte contemporain et semi-clandestin des consommateurs de musique techno et de MDMA. On pense à Gaspar Noé pour l’intensité des scènes de club, et à Nicolas Winding Refn pour la façon de tourner dans l’ordre chronologique, mais avec un style très personnel. Le réalisateur suisse Jan Gassmann vient du documentaire dont l’influence se ressent dans sa manière de décrire le monde du clubbing underground comme s’il nous faisait visiter un milieu dont il connaît les entrées. Il a choisi de faire appel à des interprètes non professionnels et le résultat est assez stupéfiant tellement ils sont naturels et justes. Gérard en a parlé plus longuement dans sa critique.

Sachez, enfin, qu’à l’ACID, les nuits sont plus belles que les jours. A fortiori quand TOUT EST CHAOS.

Et, pour finir, voici le traditionnel petit tour du côté des prédictions de Madame Soleil pour le palmarès. Comme elle l’assure dans sa chronique du samedi, c’est l’autoroute vers le palais des festivals pour le James Gray dont le film Armageddon Time, plus accessible, peut séduire toutes les sensibilités d’un jury potentiellement éclectique. C’est là pour l’heure, il fait le temps le plus beau. Et c’est synchrone avec notre Palmomètre Chaos.

PS. L’acteur et metteur en scène Ahmed Benaissa, considéré comme une grande figure du théâtre et du cinéma algérien, qui était à l’affiche du film Goutte d’Or (évoqué plus tôt) est décédé à l’âge de 78 ans. Au cours d’une carrière de 50 ans, entamée en 1971, il avait joué dans plus de 120 films dont des productions algériennes remarquées à l’international comme Papicha, Le sang des loups, De Hollywood à Tamanrasset ou Hors la loi. Il est décédé vendredi à Cannes, avant la projection du film de Clément Cogitore, dans le cadre de la semaine de la critique. Paix à son âme.
PS2. Message d’ami…

 

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