On le sait peu mais oui, il y a bien eu une suite à Donnie Darko. Son titre? S. Darko (Chris Fisher, 2009) qui décline les principaux éléments du film culte de Richard Kelly et entend conserver une illusion d’intégrité en sur-vendant la présence de la jeune actrice Daveigh Chase (la vraie Samantha Darko). De quoi donner envie de croire aux failles temporelles.
Dans l’introduction de S. Darko, un panneau nous révèle ce qui s’est passé entre Donnie Darko et la pseudo-suite: « En Virginie, à la fin des années 80, Donnie a été tué par un réacteur d’avion qui s’est écrasé sur sa chambre pendant son sommeil. Le gouvernement n’a jamais pu identifier la provenance de l’appareil. Mais ce n’est que le début de la tragédie et du mystère. Sept ans plus tard, en plein dans les années 90, Samantha, désormais seule et perdue dans ce monde, a fui la maison endeuillée. Accablée par la tristesse et incapable de rêver, elle a sombré dans les ténèbres de son sommeil. Et quand les ténèbres consument le soleil, la nuit appartient aux cauchemars. »
Dès le départ, cette « suite » cherche à faire oublier au spectateur que la réponse de cette énigme était déjà révélée dans Donnie Darko. En réalité, le réacteur de l’avion qui tombait sur la chambre de Donnie provenait d’une faille temporelle et l’avion était celui qui emmenait Samantha Darko et sa mère au concours de danse des Sparkle Motion. Dans Donnie Darko toujours, la mère de Donnie remplaçait la coach des petites danseuses et prof de Donnie (Beth Grant) qui devait défendre Jim Cunningham (Patrick Swayze, le prédicateur), inculpé après la découverte de vidéos à caractère pédophile dans la cave de sa maison. Donc d’emblée, l’argument avancé par la suite (on n’a jamais su d’où venait cet avion) ne tient pas. Mais bon, c’est le cadet de nos soucis.
C’est avec un total opportunisme et un mépris envers ceux qui avaient aimé Donnie Darko que le réalisateur Chris Fisher reprend la trame originelle en la situant dans une époque différente et en adoptant un point de vue nouveau: celui de la soeur de Donnie, traumatisée de chez traumatisée. Et quand on dit « reprendre », on ne vous ment pas, c’est du copié-collé. Tout ce qui se passe dans Donnie Darko a lieu exactement au même moment dans S.Darko. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple?
Pour brouiller les pistes, Samantha ne se contente de revivre les mésaventures de son frère Donnie des années plus tard, elle revit également celle de Frank (James Duval, sous le déguisement de lapin), le copain de la grande sœur de Donnie (Maggie Gyllenhaal). Ce qui explique le retour du lapin… sept ans après. Pourquoi donc la sœur voit le lapin que seul Donnie voyait? On ignore de le savoir.
Le costume du lapin que le personnage de Frank/James Duval portait le soir de la tragédie et de la fin du monde de Donnie était justifié parce que le climax se déroulait le soir d’Halloween, au moment où les fantasmes de super-héros débandent. L’astuce trouvée par les scénaristes de S.Darko, c’est de dire que Samantha a en fait récupéré le livre et le dessin de Frank que l’on voit à la fin de Donnie Darko, pendant la séquence des travellings avec la reprise de Mad World, des Tears for Fears, par Gary Jules.
Cette idée du costume du lapin, reprise pour faire de belles affiches teasing, est non seulement ridicule, mais surtout elle trahit le monde inventé de toute pièce par Richard Kelly. D’autant que Donnie était atteint de schizophrénie; ce qui donnait une légitimité à la représentation de son univers intérieur partagé entre les monstres du réel (le prédicateur pédophile) et l’imaginaire (le lapin venu du futur lui faisait commettre des actes répréhensibles).
Dans S. Darko, il n’est question que d’hallucination, de retour vers le passé pour comprendre une identité mystérieuse et surtout d’un cratère causé par une météorite ; ce qui est moins troublant qu’un réacteur d’avion sorti de la quatrième dimension.
L’action de S. Darko se déroule dans les années 90 et le ton essaye d’emprunter la veine des films de Gregg Araki (Doom Generation et Nowhere), l’innocence trash en moins. Ici, Samantha et son amie errent dans les cimetières comme deux fans de Mylène Farmer.
En liant les tragédies du frère Donnie et de la sœur Samantha, le « réalisateur » Chris Fisher a cherché à éclaircir l’univers opaque du premier film. Mais le scénariste Nathan Atkins ne fait que l’embrouiller inutilement avec des pistes plus risibles que hasardeuses.
Dans la logique de parenté imposée par les producteurs peu scrupuleux, Fisher reprend les artifices formels de Kelly sans grâce (les effets spéciaux, les accélérés, les plans poétisants sur les nuages), multiplie les clins d’œil expiatoires (la voiture qui s’envole à cause de la faille temporelle se moque presque de Southland Tales, qui reprenait cette idée de Repo Man, d’Alex Cox) et ne produit que de l’écume de Virgin Suicides sans gravité ni mélancolie.
A ce niveau, ce n’est plus une suite mais une affligeante parodie où tous les événements marquants de Donnie Darko, voire des plans entiers, sont recyclés de manière éhontée. Fisher va même jusqu’à reprendre intégralement une séquence où le groupe de Samantha Darko se produisait sur scène en dansant sur Notorious, de Duran Duran. Il s’agit moins d’une référence qu’une manière détournée de renouer avec tous les thèmes passionnants du film de Richard Kelly : la foi, le super-héros ado, le destin, la prémonition.
On pourrait à la rigueur sauver de S. Darko la bande-son de Ed Harcourt, mais elle n’atteint jamais la classe aérienne ni le spleen foudroyant de celle de Michael Andrews. Fisher aurait certainement aimé que Harcourt compose un morceau aussi marquant que la reprise de Mad World. Son raisonnement absurde l’oblige à organiser une scène intégralement pompée sur Donnie Darko où l’on retrouve tous les personnages secondaires après l’accident. C’est une figure obligatoire du film choral et il n’y a rien de honteux à l’utiliser. Or, elle n’a ici aucune raison d’être puisque S. Darko n’en est pas un, de film-choral. Un grand moment de nawak et non un grand moment de chaos, en somme.

