Rien n’est ce qui semble être dans Lantana, second long métrage du réalisateur Ray Lawrence après l’équivoque Bliss (1985). Ce petit film australien, d’une acuité rare sur les rapports humains, avait fait un petit buzz à sa sortie au début des années 2000. Tout le monde l’a oublié aujourd’hui et, surprise, il tient plutôt bien la route à la revoyure. Le titre fait référence à un lantanier, cet arbuste tropical ressemblant à un gros nid végétal, aux fleurs colorées et au feuillage vert qui recèle dans ses entrailles un enchevêtrement de branches noueuses et épineuses. Il n’est pas question de lantanier dans le film, en revanche, c’est une représentation métaphorique de la manière dont est conçue la trame.
Premier plan: la caméra survole lentement un massif feuillu, puis plonge dans le dédale de branches pour révéler un pied, des jambes ensanglantées aux bas filés, un bras replié au milieu des branchages. C’est quoi? Que s’est-il passé? Qui est la victime? Qui est le coupable? Lantana va répondre à toutes ces turlupinantes questions, mais pas comme on le pense de prime abord… Pas avec le suspense du whodunit, mais sur le mode comment cette découverte-là va inciter plusieurs personnages, planqués derrière les faux-semblants, à se mettre à poil, à affronter les vérités comme les mensonges, à se regarder dans la glace. Film-trompeur, vous êtes prévenus.
Avant la résolution propre au thriller donc, le récit introduit des hommes et des femmes, comme autant de pétales d’une même fleur (c’est le côté film choral à la Magnolia). Tout d’abord, un policier de Sydney (Anthony LaPaglia), monolithique comme un monolithe, à deux doigts de fendre l’armure, comme une bombe sur le point d’exploser, qui trompe sa femme (Kerry Armstrong) avec une autre (Rachel Blake). Cette dernière, divorcée, masque son ennui existentiel en espionnant un couple de voisins latinos épanouis avec enfants (Vince Colosimo et Daniela Farinacci). Ajoutons que la femme du policier consulte une psy (Barbara Hershey) ayant récemment perdu sa petite fille et qui ressasse son malheur aux côtés de son mari (Geoffrey Rush) dont la simple présence est une souffrance. Un autre de ses patients (Peter Phelps) entretient, lui, une liaison avec un homme marié père de famille et dans la tête de la psy, c’est la tempête… C’est elle qui disparait. Assassinat? Complot? Suicide? Toutes les hypothèses sont possibles. Le policier (LaPaglia), secondé par une fidele complice (Leah Purcell), est chargé de l’enquête.
On cherche, au risque de se hasarder sur de fausses pistes (c’est le principe du jeu). Et lorsque les personnages empruntent des routes en pleine nuit noire, on se croit parti chez David Lynch avec ses bois mystérieux, son corps retrouvé, son mystère en suspension, ses suspects potentiels. Mais Ray Lawrence ne s’intéresse pas tant au thriller fantastique avec ses monstres qu’à l’humain, à vous, à moi, au couple, à ses vicissitudes. Il reste à hauteur d’hommes et de femmes qui font ce qu’ils peuvent pour préserver les illusions et sauver les apparences, ébranlées par la disparition de la psy, en pleine nuit au détour d’une route de campagne. Cette piste du thriller n’est qu’un prétexte pour raconter comment chacun peut être confronté au cours de son existence à l’érosion des sentiments comme à la naissance de nouveaux, à des images sociales qui fluctuent, se brisent, se révèlent en fonction du regard des autres.
Là où il aurait été si facile de surligner la bizarrerie ostentatoire, Ray Lawrence a trop conscience d’avoir un scénario solide (Andrew Bovell a tricoté le script en adaptant sa propre pièce de théâtre) pour se laisser aller à des facilités stylistiques ou des emprunts voyants; d’où la ligne claire du récit: à force d’aller à l’essentiel, chaque scène s’enchaine avec fluidité, sur un rythme languide, laissant le temps aux acteurs (tous excellents) de révéler des nuances subliminales, aux personnages de prendre de l’épaisseur et à l’émotion de poindre. Certaines interactions donnent lieu à de fulgurants moments de cinéma, comme lorsque le policier découvre au gré de son enquête une série d’entretiens enregistrés sur cassette par la psy et tombe sur une conversion qu’elle a eue avec sa femme. Seul dans une voiture, le policier écoute alors la psy demander à sa femme: « Vous l’aimez encore? ». On redoute la réponse à cette question, comme lui, en retenant sa respiration. «On a tous quelque chose à cacher», c’est bien le leitmotiv de tous les personnages. Mais, surtout, il faut croire que chacun a ses raisons et l’enquête de n’être qu’un cache-sexe de révéler au grand jour tout ce qu’on tait par honte ou par pudeur. Lantana fait la lumière sur les névroses, il parle des autres, parle de nous. Cinéaste rare, Ray Lawrence est revenu en 2006 avec Jindabyne, un film moins solide, mais fascinant. Il n’a plus rien tourné depuis.
2002 / 1h 55min / PolicierDe Ray Lawrence Par Andrew Bovell, Andrew Bovell Avec Anthony LaPaglia, Barbara Hershey, Geoffrey Rush |

2002 / 1h 55min / Policier