Après deux films documentaires, Matteo Zoppis et Alessio Rigo de Righi réalisent avec La légende du roi crabe, présenté à la Quinzaine des réalisateurs 2021, leur premier véritable film de fiction. La transition se fait en douceur, le réel et la légende coexistant harmonieusement dans ce récit dont la structure en apparence hétéroclite n’empêche pas une remarquable unité.
Tout part du réel, les introductions de chacune des deux parties étant constituées de conversations animées entre bergers contemporains de la région de Tuscie. Zoppis et De Righi les avaient rencontrés à l’occasion de leurs précédents films, et cette fois, c’est en toute confiance que les narrateurs se laissent filmer par la caméra, alors qu’ils racontent au cours de leurs repas des histoires locales, perpétuant par là une tradition orale. Leur intérêt se concentre sur un personnage de la fin du XIXᵉ siècle dont le parcours aux contours flous lui a donné une dimension mythique. Un peu à la façon de La légende du saint buveur (Ermanno Olmi, 1988), c’est une histoire de déchéance et de rédemption, qui implique un personnage décrit comme «un fou, un aristocrate, un saint, et un ivrogne».
Incarné avec une intensité forte par un artiste ami des réalisateurs (Gabriele Silli, dont la barbe et la coiffure hirsutes le font ressembler à Macon Blair de Blue Ruin), Luciano est un idéaliste qui trouve dans l’alcool un recours à ses frustrations, mais il ne doit qu’à son père, le médecin local, de ne pas avoir fini en prison. Un beau jour, découvrant qu’une porte habituellement empruntée par les bergers a été condamnée, Luciano se révolte contre le Prince et ses sbires, deux carabiniers qui font de l’abus d’autorité une habitude. Dans un accès de colère, il allume un incendie qui provoque accidentellement la mort d’Emma, la fille dont il était amoureux. Autant cette première partie, tournée en Italie, est sensuelle et lumineuse, autant la seconde est minérale et abstraite. Elle raconte l’exil du personnage en terre de feu, et repose non plus sur des témoignages, mais sur des hypothèses. Les auteurs ont en effet trouvé en Argentine des bribes d’histoires qui pourraient correspondre au parcours de Luciano s’il avait atterri là-bas.
D’où le caractère très libre du récit qui prend des allures de western surréaliste à la manière de Jauja (Lisandro Alonso, 2014). Échoué «au cul du monde», notre personnage emprunte l’identité d’un prêtre qui, avant de mourir, lui confie le secret de l’emplacement d’un trésor. Un crabe royal est censé donner, tel une boussole, la direction du stock d’or. Rejoint malgré lui par des flibustiers, Luciano progresse dans une terre inhospitalière où l’eau n’est pas potable, obligeant à s’hydrater exclusivement avec de la gnôle. D’où délires, paranoïa et une forte propension à s’entretuer jusqu’au dernier. La conclusion, sous le signe de l’eau et du feu, renvoie à un épisode onirique de la première partie et donne toute sa cohérence à ce film beau et visionnaire. G.D.
Un film de Alessio Rigo de Righi, Matteo ZoppisAvec Gabriele Silli, Maria Alexandra Lungu, Severino Sperandio, Bruno Di Giovanni, Enzo Cucchi, Claudio Castori, Domenico Chiozzi, Dario Levy, Mariano Arce Titre original: Re Granchio Au cinéma le 23 février |

Un film de Alessio Rigo de Righi, Matteo Zoppis