[VIDEO GAME] « Solar Ash », le platformer vertigineux et cosmique de Heart Machine

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VIDEO GAME, c’est le rendez-vous critique consacré aux sorties récentes du jeu vidéo, pas nécessairement inscrites au panthéon vidéoludique, qui auront retenu notre attention par leur fibre chaos, que ce soit par le biais d’une idée de gameplay, de leur direction artistique, ou d’une simple phase de jeu. En ouverture de cette série de textes, Solar Ash, le platformer vertigineux et cosmique de Heart Machine, sorti au crépuscule de 2021.

Au cours de la dernière décennie, le milieu du jeu vidéo a accueilli des vagues de productions issues du secteur indépendant, qui se sont peu à peu imposées auprès des joueurs, de la presse, et également des figures majeures de l’industrie – constituant pour ces derniers une influence plus qu’une concurrence, ainsi qu’un nouveau marché, en témoigne les récentes acquisitions de studios indépendants par Sony, Microsoft ou Epic Games. Essentiellement jouables au début des années 2010 sur PC, faisant les grandes heures des plateformes de distribution de contenu telle que Steam, les jeux indé ont fini par envahir nos consoles de salon avec la démocratisation du jeu dématérialisé, et plus dernièrement du service de jeu à la demande, dont le Xbox Game Pass est le plus fier représentant (25 millions d’abonnés en janvier 2022).

En 2016, alors que le jeu vidéo indépendant connait une deuxième, voire troisième vague, le développeur Alx Preston, fondateur du studio Heart Machine, sort sa première création, Hyper Light Drifter. Cet action-rpg en 2D et en pixel art devient un succès critique et public et marque la scène vidéoludique par la gravité de son histoire. Le personnage principal est atteint d’une maladie mortelle, dont il cherche désespérément un remède. Un sujet semi-autobiographique, Alx souffrant de graves problèmes de cœur depuis son enfance. En 2020, Heart Machine lève le voile sur la suite spirituelle de son premier jeu, intitulée Solar Ash Kingdom. Edité par Annapurna Interactive, la filiale jeu vidéo d’Annapurna Pictures (studio de production de films créé par Megan Ellison et à l’origine des derniers Paul Thomas Anderson et Richard Linklater), Solar Ash Kingdom affiche de grandes ambitions: 3D, direction artistique colorée à tomber part terre, hybridation jeu de plateforme/jeu de glisse. Renommé sobrement Solar Ash, le jeu débarque en exclusivité sur PS4, PS5 et PC (via l’Epic Games Store) en décembre 2021.

Un entre-monde chaotique

Solar Ash met le joueur dans la peau de Rei, une coureuse du vide (ou «voidrunner» en version originale) déterminée à tout faire pour empêcher sa planète de succomber à l’Ultravide, un trou noir gargantuesque, à l’appétit sans fin. La nouvelle création de Heart Machine remet le jeu de glisse au goût du jour, un mini-genre de niche qui a connu son apogée au début des années 2000 avec Jet Set Radio sur Dreamcast (puis sa suite, Jet Set Radio Future). Rei glisse littéralement sur les nuages et sur les ruines de civilisations perdues, ou encore sur des rails, qui accroissent sa vitesse et la propulsent dans les airs. S’ensuit une chorégraphie gracieuse et aérienne, qui permet à Rei de sauter au-dessus du vide et d’atteindre des plateformes éloignées. Solar Ash propose un gameplay d’une simplicité désarmante – en dehors des combats, trois boutons sont en tout et pour tout utilisables dans le jeu (un pour glisser et prendre des rails, un autre pour sauter, un dernier pour s’agripper à des plateformes à l’aide d’un grappin) – procurant un plaisir de jeu presque enfantin, malgré sa relative difficulté.

À la manière de Hyper Light Drifter, Solar Ash est divisé en plusieurs zones qu’il faut arpenter les unes après les autres, de façon linéaire, en profitant d’un level design propre à chacune d’entre elles. Plus on avance dans le jeu, plus les décors se font désordonnés, chaotiques. La « Mer miroir » combine horizontalité et verticalité extrêmes, avec d’une part ses larges étendues d’eau empoisonnée, et, de l’autre, des épaves de vaisseaux gravitant sans but dans le ciel, vestiges d’une guerre cosmique ancestrale. « Le Pic lumineux », ultime zone du jeu, est un enchevêtrement de parcelles rongées par la lave et reliées par des rails, où les nombreuses chutes qui attendent le joueur se révèleront mortelles. Ce level design unique, délicieusement informe, entre-monde provoqué par la collision entre plusieurs civilisations et planètes consommées par l’Ultravide, est l’un des atouts majeurs et furieusement chaos de Solar Ash.

Rei et Goliath(s)

En dehors de son level design, Solar Ash marque aussi le joueur par la démesure de ses combats de boss. Pour mener à bien sa mission suicide, Rei doit affronter des «Anomalies» afin d’activer la «Graine d’étoile» et empêcher l’annihilation de sa planète d’origine. Les «Anomalies», ce sont d’immenses colosses peuplant les zones du jeu, que le joueur pourfend après des duels aux allures de danse. Chaque rencontre avec un boss enclenche une course chronométrée le long de sa carcasse, à la poursuite de points vitaux faisant office de checkpoints, jusqu’à infliger le coup de grâce. Si le joueur n’arrive pas à temps au point vital suivant, le boss se recouvre d’un magma rouge causant la mort instantanée de Rei. Ses affrontements tiennent autant de Shadows of The Colossus pour leur dimension épique et spectaculaire, que des jeux de rythme (PaRappa The Rapper, Rez) pour leur minutie, voire leur dimension musicale. La musique de Disasterpeace – compositeur attitré des films de David Robert Mitchell – jusqu’ici relativement discrète et atmosphérique, devient d’ailleurs opératique lors de ces séquences de jeu inoubliables.

Prototype du blockbuster indépendant, Solar Ash fait le grand écart entre gigantisme et intimisme, comme un space opera mélancolique. Le récit, malade et désespéré, se clôt sur une impasse pour Rei. Elle doit accepter l’échec de sa mission, car sa mort et la destruction de sa planète ont déjà eu lieu. Elle ne fait que maintenir l’illusion. Chaque activation de la « Graine d’étoile » la relance dans une nouvelle boucle – comme un game over. Sa planète, constamment visible en arrière-plan au bord de l’annihilation, fait l’effet d’un memento mori. Elle rappelle à Rei la vanité de ses actes. Un panorama qui évoque Melancholia de Lars von Trier, dont la mélancolie profonde de l’héroïne jouée par Kirsten Dunst ressemble à celle qui envahit Rei. Sa mélancolie a scindé son esprit en deux et provoqué la naissance des anomalies. Comme le spectateur d’un film de Lars Von Trier, le joueur sort groggy de la dizaine d’heures passées sur Solar Ash, et pourtant prêt à relancer la boucle.

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