Une fillette de 12 ans devient souffre-douleur de sa classe après avoir pris sur elle la faute commise par un camarade qu’elle aime. Le récit d’un harcèlement scolaire doublé d’une satire sociale mordante, à exhumer d’urgence.
Dans une petite ville de province, une fanfare se lance entre les arbres d’un parc spectral, des groupes d’enfants se cherchent et se trouvent dans un automne de boue et de brume: enfin réunis, ils forment un clan, comme une masse uniforme, poursuivant une autre petite fille isolée du reste du groupe. Et ce, sur fond du Venus de Shocking Blue (!!). Il faudra que le grand-père de la gamine arrive à temps pour qu’elle ne finisse pas battue sous les coups des lardons: de retour à la maison, la petite Lena, 12 ans, raconte tout ce qui a pu précéder cette situation intolérable. Avec une minutie tragique, L’épouvantail de Rolan Bykov suit la chute de dominos qui a provoqué le harcèlement de cette blonde angélique, incarnation de la petite fille sage à nattes.
Pourtant, tout le monde l’aime bien au départ la petite Lena; on la surnomme même l’épouvantail (le «tchuchelo» du titre original) car chaque enfant est habitué à avoir un nom dans la classe. Elle tombera même sous le charme du plus minet des minous, qu’elle idolâtre jusqu’à la nausée. Lorsque Lena prend sur elle la faute commise par son camarade d’amour et qui a valu à toute la classe d’être privée d’un voyage à Moscou avec l’école, ça tourne au boycott. Pour le sauver, elle ira alors prendre sa place sur l’échafaud de la cour de récré… À une époque où l’on évoquait très peu, ou de manière plus inconséquente, le harcèlement scolaire, L’épouvantail explore sans retenue son sujet: une fable cruelle qu’on doit à l’acteur/réalisateur Rolan Bykov, qui y signera d’ailleurs son dernier film. Il s’octroie de ce fait le rôle du grand-père protecteur, témoin et auditeur de la terrible histoire.
Là où L’épouvantail agit comme un doux et lent poison, c’est qu’il s’organise à hauteur d’enfant, laisse les parents en dehors de tout ça, et présente toute sorte de gamins divers, qui n’ont rien de l’image rustre qu’on colle aux habituels «bullies». Par ailleurs, la chef de classe et organisatrice du boycott, surnommée quant à elle «bouton de fer», a des traits de madone des glaces. À l’âge des métamorphoses, on se surprend à les voir tisser des rivalités et des ententes communes, comme si Le village des damnés s’était soudainement déridé. Les rapports de force, le pouvoir d’exclusion et la violence, qu’elle soit physique ou morale, sont déjà ceux du monde des adultes: une vision proche des scandaleux Jeux interdits de l’adolescence (Maladolescenza) de Pier Giuseppe Murgia, (1977) mais sans la moindre dimension sexuelle.
Le piège absolu dans tout ça, c’est évidemment la complaisance dans cette descente aux enfers, ici miraculeusement évitée: sans œuvrer dans le sordide, Bykov fait surgir la force et le désespoir de sa petite puce d’héroïne, une saisissante Kristina Orbakaïte dont l’apparente gentillesse des traits, pour ne pas dire la fadeur, cache une force insoupçonnable. Ce plan inoubliable, où son visage traduit l’horreur et la joie qui la rongent, dans un long mouvement de caméra, est probablement digne de la performance d’une Isabelle Adjani dans Possession. Filmée comme une petite martyre, vivant par procuration son bûcher avant d’abandonner sa crinière blonde, elle saura confronter ses adversaires à leur laideur, sans se servir pour autant de leur violence crasse. Au-delà de ce qu’il confronte dans son enfance jamais innocente (si le film a été succès au box-office, remportant 40 millions de roubles, le gouvernement soviétique a fort peu apprécié la vision de cette jeunesse dure comme du fer), L’épouvantail, c’est aussi la torture d’un amour qui s’est donné trop fort, trop vite, et qui a finalement tout emporté. J.M.
Date de sortie initiale: 14 septembre 1984Réalisateur: Rolan Bykov D’après l’œuvre originale de: Vladimir Jeleznikov Montage: Lyudmila Yelyan Bande originale: Sofia Goubaïdoulina Scénario: Rolan Bykov, Vladimir Jeleznikov |

Date de sortie initiale: 14 septembre 1984