[L’ENNEMI NATUREL] Pierre Erwan Guillaume, 2004

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Dans le monde du polar, on connaît bien la figure de la femme fatale, suspect number one, qui inverse les rôles du chat et de la souris face à son ennemi mâle. Mais on a beaucoup moins profité de son versant homo: Cruising (William Friedkin, 1980) fut un peu l’éclat dans la nuit, bien que techniquement, ce n’est pas tant la relation entre Al Pacino et le serial-killer qui fait tout chavirer, mais bien la découverte d’un monde secret sans barrières. Hard (John Huckert, 1998) lui, avait le mérite d’y aller à fond, avec un tueur et un flic tous deux ouvertement homo, qui n’attendaient pas la dernière bobine pour se sauter dessus (et sur du George Michael, s’il vous plaît!). Durant le crépuscule français vaguement horny des 90’s, des choses se passent dans la bulle noire du ciné homo: Les amants criminels de François Ozon, Dancing des Trividic, Nettoyage à Sec d’Anne Fontaine, La chatte à deux têtes de Jacques Nolot… Tous un peu toisés de haut, comme le sera L’ennemi naturel, le seul à tenter un croisement avec le thriller (déjà pas bien en forme à l’époque). À l’époque, la presse a pointé du doigt sa maladresse, ses dérapages grotesques, son atmosphère froide… Aujourd’hui, la tentative paraît toujours rare et précieuse. Et osée même dans ses recoins les plus too much.

Dans un Finistère blême, on envoie un très jeune inspecteur de police (Jalil Lespert) sur les lieux d’un crime: celui d’un jeune ado retrouvé le crâne fracassé dans une crique. Accusé par son ex-femme, un certain Serge Tanguy (Aurélien Recoing) devient l’homme à arrêter. Les preuves sont maigres; l’homme, agressif et insaisissable. Avec sa gueule de notaire, le tendre poulet perd ses mots, se heurte à des témoins qui lui claquent la porte au nez (ou se pendent quand il a le dos tourné) ou à des collègues agressifs, et goûte peu au vent glacial de la région. Il n’en reste pas moins tourmenté par son suspect, baiseur compulsif armé d’une généreuse virilité, troublé qu’il est par les changements d’humeur de ce dernier, sa masculinité râpeuse, son odeur de cul permanente. Pourtant, aucun des personnages, même pas secondaires, de L’ennemi Naturel n’est homo. Et c’est en cela où le trouble est maximal, sans compter le choix porté sur deux physiques antinomiques: Jalil Lespert, qui pelotonnait à l’époque dans le rayon gueule d’ange pour garçons assoiffés (Nos vies heureuses, Vivre me tue…) et Aurélien Recoing, massif, velu et bestial (et dont on a du mal à comprendre sa dégringolade dans le paysage cinématographique français). Les deux avaient d’ailleurs été révélés par deux films de Laurent Cantet: Ressources Humaines et L’emploi du temps. Filmé lors de sa première apparition comme un ogre reclus dans son antre souterrain, la cible émouvante pourrait bien être un papa tueur et incestueux.

Pierre Ewan Guillaume, donc c’est hélas le seul film, s’engouffre totalement dans ce vertige des sens, abandonne son polar, puis y revient, pour mieux nous paumer. Ce qui semble l’intéresser, au-delà de ses aimants qui luttent contre le champ magnétique du désir, c’est la féerie inquiète des nuits bretonnes («C’est toujours la nuit qu’il fait beau»), les rapports humains impossibles, les pulsions en souterrain… Son final, cavalant entre érotisme étouffant et libération quasi-divine, pourrait très bien être une longue hallucination, quitte à ne pas se prononcer sur le bien fondé de sa dernière image (est-ce parfaitement beau ou foncièrement inquiétant?): et en cela, il ravit. J.M.

Sortie le 8 décembre 2004 en salle / 1h 37min / Policier
De Pierre Erwan Guillaume
Par Pierre Erwan Guillaume, Zoé Galeron
Avec Jalil Lespert, Aurélien Recoing, Patrick Rocca

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