[BIENVENUE DANS L’ÂGE INGRAT] Todd Solondz, 1995

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Avant Happiness, Todd Solondz avait déjà de jolies affreuses choses à raconter sur l’adolescence.

Comme beaucoup de familles, américaines ou pas, les Wiener (ça commence bien…) ont un petit portrait accroché au mur du salon. Ce jour fatal où toute la famille a été traînée chez un photographe pour un cliché de pur bonheur devant un arrière-plan gerbeux. Et si l’on ne connaît pas les Wiener, tout le monde semble, à première vue, parfaitement heureux dessus. Illusion parfaite, trompe-l’œil, on est chez Todd Solondz, et personne, mais alors personne, n’est heureux. Welcome to the dollhouse, comme le scande le titre original: une référence autant à une douce chanson parcourant le film qu’à l’allure des banlieues américaines, amidonnées, préparées, choyées. Et donc parfaitement ignobles.

Si Happiness constitue sans doute le summum de la fresque Solondizienne, Bienvenue dans l’âge ingrat en est une introduction plus concise et d’autant plus indispensable. À l’époque, le public de Sundance avait bien compris qu’une bombe venait de leur tomber sur la gueule, la même année que le Kids de Larry Clark qui plus est. Soit deux réalisateurs filmant enfin l’adolescence sans fards, sans acteurs de 26 piges pour jouer des gosses de 13 ans, et en laissant le tact et la gentillesse au placard. Une belle remontée de bretelles.

Dawn Wiener est plutôt timide, pas très jolie, et pas vraiment appréciée. Elle vient de passer le cap du collège, ce douloureux et palpable passage du monde de l’enfance à celui de l’adolescence. En quelques minutes, Solondz restitue avec une puissance effarante le fait d’être une tête de turc, et de subir le bullying quand on ne correspond à aucune étiquette: les places que l’on vous pique, les réputations que l’on vous colle, les insultes qu’on vous lance, et les mots, terribles, tranchants, qui vous emmènent direct en enfer. Cela pourrait être sordide, insoutenable, mais Solondz a ce don pour taper dans le rire très jaune. Parce qu’il sait bien que la vraie laideur, ce n’est pas Dawn, mais tout ce qui l’entoure. En fait, malgré l’ironie, il n’oublie jamais le spleen adolescent, les rêves, les révoltes (intérieures certes, mais se manifestant par des Barbie décapitées ou des riffs de guitares jouissifs), et ne nie jamais la brutalité des situations.

En dehors de l’école, la petite Dawn est invisible aux yeux de sa famille: père fantoche, petite sœur privilégiée se pavanant en tutu, grand frère renfermé et mère égoïste évoquant la Mink Stole hystéro dans Desperate Living de John Waters (choix que l’on devine logique et cohérent de la part de Solondz). Comme dans tous les films du réalisateur plus méchant que l’Orangina Rouge, la violence est permanente: pas dans les coups que l’on met, mais dans les paroles, dans le rapport à l’autre, dans des choses quotidiennes que l’on avale tout rond, que l’on encaisse. Parmi les nombreuses scènes grinçantes confrontant Dawn à son environnement, une scène, une seule pourrait cristalliser toute l’horreur Solondzienne: parce qu’elle s’oppose à la proposition injuste de sa mère, souhaitant aussi bien symboliquement que radicalement piétiner ses vestiges d’enfance en dégageant sa cabane du jardin, Dawn voit sa part de gâteau confisquée et donnée à ses frères et sœurs dans un silence assourdissant. Des voyous en passant par les parents, des outsiders jusqu’aux dirigeants scolaires, toute la méchanceté du monde est là, sortant sans effort, sans réfléchir. Chez Solondz, la cruauté fait partie intégrante de notre société, érigée comme la seule manière de se distinguer et d’imposer sa place. Et, la réponse au mal-être qu’elle provoque, c’est d’en user à son tour: la petite frappe de l’école y trouve un moyen de dissimuler son malheur, et même Dawn s’en prendra aux plus faibles (sa petite sœur ou son seul camarade de jeu). Solondz ou ce triste monde tragique à 200%.

À la fin, abandonnée et oubliée, on ne sait pas exactement ce qui attend Dawn, si elle a trouvé sa voie ou s’est faite une raison (terrible phrase de son frère: «évidemment que le collège est nul, mais tu verras le lycée, c’est mieux; on ne parle que dans ton dos»). On cherche la réponse, lorsque retentit sa petite voix fébrile au fin fond d’un bus en direction de Disneyworld. Par la suite, Todd Solondz a fait revenir deux fois son personnage de Dawn: d’abord pour le tuer dans Palindromes (le film s’ouvrait sur l’enterrement de la jeune fille); puis pour la ressusciter dans Le Teckel, dans un geste de caresse et de réparation que l’on ne lui connaissait pas. L’âge sans doute… J.M.

11 septembre 1996 en salle / 1h 27min / Comédie dramatique
De Todd Solondz
Par Todd Solondz
Avec Heather Matarazzo, Daria Kalinina, Matthew Faber
Titre original Welcome to the dollhouse

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