[SOMBRE] Philippe Grandrieux, 1998

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Avec son premier long métrage, Philippe Grandrieux a réalisé l’un des films français les plus impressionnants de ces trente dernières années.

La première vision de Sombre relève du choc. On ne comprend pas tout mais on a juste vu quelque chose d’autre et d’obsédant. Autant prévenir ceux qui aimeraient tomber dans son abîme: il peut rebuter et ce dès les premières images par sa radicalité, en progressant par bribes, en excluant les prénoms, en bannissant toute explication psychologique, en privilégiant les flashs sensoriels. Comme il peut fasciner – c’est notre cas. Et si on adhère, c’est le bonheur des sens laminés par un tel envoûtement intime. Marionnettiste itinérant, Jean rôde. La nuit venue, il se perd dans les bois. Il ment. Effrontément. Fait l’amour. Fait la mort. Se transforme en voleur d’amphores au fond des criques. Se mue en monstre affamé de chair fraîche. Traque des femmes pour les dévorer. Les déposséder. Les étouffer après un rapport charnel bref et intense. L’amour, il ne connaît pas. Personne ne peut l’aimer. Personne. Sauf Claire, une déesse vierge, irrésistiblement attirée par lui. Arrivera-t-elle à calmer les pulsions destructrices? L’amour peut-il être plus fort que la mort?

Ce coup d’essai électrisé par les immenses Marc Barbé et Elina Löwensohn propulsait son auteur venu des arts plastiques comme le David Lynch hexagonal avec ce même mélange oxymoron d’une beauté visuelle en apparence et des miasmes pathologiques en substance. Soit la recherche d’un cinéma primitif disséquant la pulsion animale, jouant sur le papillotement de l’image comme reflet de la métamorphose fantastique. En l’état, il s’agit d’un conte métaphysique sur un serial-killer. Une histoire d’amour et de mort où un ogre convulsif tombe sur un petit chaperon rouge virginal et ne peut lui rendre son amour. Un jeu d’apprivoisement où l’horreur et la beauté sont unies dans le même combat esthétique, où deux individus apprennent à vaincre leurs peurs.

Un retour aux pulsions archaïques sans mode d’emploi, quasiment sans dialogue, juste murmuré, pas loin de Bataille pour les scènes de corps à corps dévorées par l’ombre et nourries d’oxymores, de transfiguration morbide, de poésie crue. Une expérience hors du commun où tout passera par le son et l’image (mouvements de caméra portée à la main dont les tremblements dédoublent presque l’image, recours aux hachures, couleurs et lumières irréelles – magnifique boulot du chef-op Sabine Lancelin). Et où les ombres de Maya Deren, Bill Viola, Chris Marker ou même de Pabst planent. C’est beau comme du Alan Vega (qui signe d’ailleurs la BOF).

La vie nouvelle, second long métrage de Grandrieux, prolongeait ce mouvement, sans la même grâce, en tombant dans l’esthétisation poseuse et ce malgré de vraies fulgurances (les images en négatif arrachées à la caméra thermique). D’ailleurs, deux plans se faisaient écho entre les deux films: ceux du prologue. D’un côté, les enfants partagés entre enthousiasme et effroi au théâtre de Guignol au début de Sombre; de l’autre, la foule humaine qui sort de l’obscurité et regarde vers le ciel, une source lumineuse et indescriptible dans La vie Nouvelle. On n’a pas le temps de prendre sa respiration que l’on est embarqué vers de nouveaux horizons. Une sidération qui éblouit, laisse bouche bée. Notre manière à nous, spectateurs, d’accueillir cette quintessence du chaos.

27 janvier 1999 en salle / 1h 52min / Epouvante-horreur, Drame
De Philippe Grandrieux
Avec Elina Löwensohn, Marc Barbé, Geraldine Voillat

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