[LILITH] Robert Rossen, 1964

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Éblouissant de modernité, ce film de Robert Rossen qui, dans d’autres mains, aurait certainement ressemblé à une énième dissertation clinique sur la folie, préfigure mine de rien les plus beaux portraits de femmes offerts par le Nouvel Hollywood.

Vincent Bruce (Warren Beatty) ressasse le souvenir de sa mère morte depuis son enfance. De retour de l’armée, il trouve un travail d’aide-soignant dans une clinique psychiatrique de Nouvelle Angleterre et se laisse peu à peu séduire par Lilith Arthur (Jean Seberg), jeune patiente de l’établissement, atteinte de schizophrénie et de nymphomanie. Par un étrange phénomène, c’est lui qui va peu à peu devenir fou. L’amour, cet étrange pouvoir de contamination…

NON, nous ne nous sommes pas trompés dans l’orthographe. NON, nous n’allons pas parler d’un film oublié de Robert *JE-SUIS-POUR* Hossein mais de Robert Rossen, cinéaste et scénariste de l’après-guerre il est vrai rarement évoqué et qui, pourtant, demeure l’un des grands maîtres de l’âge d’or Hollywoodien ayant quelques monuments à son actif (Sang et or, en 1947, super film de boxe où l’argent corrompait tout ou encore Les fous du roi, en 1949, auréolé de statuettes dorées). Hélas pour lui, engagé politiquement très à gauche (ex-membre du Parti Communiste), il fut inscrit sur la liste noire, victime du maccarthysme et banni d’Hollywood avant de balancer une cinquantaine de confrères sympathisants devant la commission d’enquête sur les activités antiaméricaines. A l’instar de Elia Kazan qui, lui aussi, a signé de superbes films sur le tard pour exorciser ses démons (Les Visiteurs, 1972). On lui doit pourtant son plus gros succès en 1961 (L’arnaqueur avec Paul Newman). Mais rien ne peut préparer à l’ensorcellement de Lilith, ce film maudit et pourtant merveilleux de 1964, adapté d’un roman de J.R Salamanca, où se bousculent tant de mythes et tant de zones d’ombre.

Lilith a été conçu dans des conditions que vous imaginez bien calamiteuses : Robert Rossen, malade, allait décéder deux ans plus tard à l’âge de cinquante-sept ans et Warren Beatty, acteur exigeant ne souhaitant tourner qu’avec des pointures, obnubilé par le contrôle, s’est montré particulièrement infect pendant le tournage (ce qui paradoxalement sied idéalement au côté atone de son personnage). Le résultat, soutenu par personne, a subi un effroyable échec critique comme public. C’est peut-être ce qui le rend plus beau, plus puissant, plus précieux à nos yeux : cette impression d’entendre quelqu’un susurrer un secret (Rossen parle évidemment beaucoup de lui, demandant au fond s’il est possible d’échapper à son passé, à sa réputation et à soi-même), de voir un film revenu de loin, resplendissant dans sa nuit noire, d’une délicatesse et d’une étrangeté totales. Exactement comme Les Visiteurs d’Elia Kazan.

La force de ce film où chacun est autre que ce qu’il paraît être, c’est de n’être jamais là où on l’attend : le titre induit en erreur (même si le film essaye de se raccrocher à cette dimension pour caractériser le personnage féminin) et loin de taper du poing sur la table pour dénoncer les conditions dont les fous sont traités et édifier une IMMENSE métaphore corrosive des États-Unis, à une époque où Samuel Fuller sortait de Shock Corridor, Lilith bifurque ailleurs, pour le meilleur. Rossen traite à fond son sujet douloureux (la folie) mais par la méthode douce, en n’ayant peur de rien (pas même des connotations scabreuses), en brouillant les frontières entre personnel médical et patients (qui est le plus fou au fond?), en créant un étonnant désordre. Un vertige sensoriel. Un mélange de réalisme et d’onirisme où la sensation d’enfermement est volontairement impalpable (par moments, on oublie que l’action se déroule dans une clinique psychiatrique) au profit de scènes plus agrestes, pastorales, d’une grande sensualité – merci au chef opérateur allemand Eugen Schüfftan (Metropolis, oui; Les Yeux sans visage aussi). On peut bien sûr voir dans ce décor d’Éden une manière de renouer avec la « Lilith » de la Kabbale, cette première femme de Adam répudiée, puis chassée du paradis parce que sexuellement libérée, devenue concubine des démons, incarnation de l’appétit sexuel féminin et reine des succubes (d’où les allusions saphiques et pédophiles). Mais il s’agirait de ne pas avoir la main lourde, tout cela étant élégamment suggéré, et Rossen utilisait vraiment ces connotations pour exalter un parfum trouble, une poésie et une beauté morbides.

Éblouissant de modernité, rendant la vertu trouble et la dépravation altière, ce film de Robert Rossen qui, dans d’autres mains, aurait certainement ressemblé à une énième dissertation clinique sur la folie, préfigure mine de rien les plus beaux portraits de femmes offerts par le Nouvel Hollywood (auquel Lilith aurait parfaitement pu appartenir). D’ailleurs, l’hypothèse selon laquelle ce chant du cygne qu’est Lilith pourrait appartenir au Nouvel Hollywood n’aurait pas plu à ce cher Peter Biskind, l’auteur du Nouvel Hollywood, qui, à l’écouter, ne porte pas le film dans son cœur. Bizarre qu’il n’ait pas été sensible à ce cinéma humain si proche de Arthur Penn qui aime les comédiens et la mélancolie des personnages fâchés avec eux-mêmes, à cette direction d’acteurs et donc à ce très beau couple Warren Beatty (comme ensorcelé, hébété) et Jean Seberg (à chaque plan somptueuse, ambiguë), soutenu par des seconds rôles forts (Peter Fonda tout en intériorité, Kim Hunter avant La Planète des Singes ou encore Gene Hackman).

1h 54min / Drame
De Robert Rossen
Par Robert Rossen
Avec Jean Seberg, Warren Beatty, Peter Fonda

1 COMMENTAIRE

  1. Bonjour, je suis étudiante en théorie du cinéma et je recherche des articles critiques américains des années 60 sur Lilith, en anglais .
    Auriez-vous des références ?
    Je vous serais très reconnaissante s’ils vius etez possible de me venir en aide.
    Bien cordialement
    Camille

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