Noir désir, rose bonbon. Nicolas Winding Refn annonce Drive des années plus tôt dans ce petit film culte tourné avec la bande de Pusher.
PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR
L’amour et la violence à Copenhague. Léo et Louise vivent en couple dans un appartement insalubre. Découvrant que Louise est enceinte, Léo perd peu à peu le sens de la réalité et, effrayé par la responsabilité de sa nouvelle vie, sombre dans une spirale de violence. Au même moment, son ami Lenny, cinéphile introverti travaillant dans un vidéo-club, tombe fou amoureux d’une jeune vendeuse et ne sait comment le lui dire…
Aussi incroyable que cela puisse paraître, Bleeder de notre ami Nicolas Winding Refn, réalisateur adulé au royaume du chaos, n’était jamais sorti au cinéma dans l’Hexagone. Plusieurs raisons: alors que Bleeder était présenté à la Mostra de Venise en 1999 et recevait de super critiques, Kamikaze, la société de production qui s’en occupait, faisait faillite. Du coup, Bleeder avait quasi disparu de la circulation. Par un heureux concours de circonstance, NWR a racheté les droits de ce ce film de vampires cinéphiles, absorbés par les images qu’ils regardaient, il y a peu. Et depuis, c’est une (re)découverte.
Pour ceux qui ont suivi la carrière du cinéaste, de la trilogie Pusher à The Neon Demon, Bleeder correspond un peu à la pièce manquante du puzzle. C’est du Pusher bis en apparence alors qu’en réalité, pas tant que ça. Selon Nicolas Winding Refn, il faut voir Bleeder comme sa propre adaptation de Last Exit To Brooklyn, le roman culte de Hubert Selby Jr., annonçant incidemment sa collaboration scénaristique avec l’écrivain sur son troisième long métrage Fear X (2000). C’est aussi et surtout un film-pivot pour NWR, sans doute l’un de ses plus personnels, comme qui dirait un cœur névralgique où tout bat fort: Mads Mikkelsen joue le double du cinéaste, un cinéphile autiste et solitaire quasi Melvillien, persuadé que l’art est plus fort que le réel, brutalement confronté à l’amour; Kim Bodnia, lui, est un autre double cinéphile, brutalement confronté à la paternité, fantasmant sa vie à travers les films violents, rapidement confronté aux contingences du monde adulte. Ajoutons à cela que pendant le tournage, NWR est tombé amoureux de l’actrice Liv Corfixen, qui deviendra son épouse.
Forcément, on sourit aux petites maladresses de réalisateur-cinéphile, notamment à la volonté de NWR, totalement fasciné par le cinéma américain d’alors, de vouloir taper dans l’œil de ses confrères US – Kevin Smith, Richard Linklater et évidemment Tarantino et de citer au détour d’une affiche le film culte de Quentin (Chungking express, de Wong Kar Wai que Tarantino avait justement défendu à sa sortie via sa société de distribution Rolling Thunder). Mais qui n’a jamais été comme ça dans son adolescence: à baffer, ramenard, plein d’assurance et d’ostentation? De toute façon, ces péchés-là sont des péchés mignons donc véniels dans une industrie où tout le monde recycle les idées des autres (après tout, Reservoir Dogs réalisé en 1992 n’est qu’un remake inavoué de City on Fire de Ringo Lam sorti en 1987). Paradoxalement, toutes ces influences annoncent la naissance presque touchante d’un style propre et unique dans le cinéma actuel.
Tout dans Bleeder préfigure en fait les obsessions thématiques des prochains longs métrages du cinéaste: l’amour et la violence inexorablement liés, l’hyper-sensibilité des hommes, l’angoisse de la paternité, l’appétence pour les extrêmes. En d’autres termes, sans Bleeder, pas de Drive et donc pas la carrière fulgurante que l’on connait tous aujourd’hui.

