[ARREBATO] Iván Zulueta, 1980

Avec Eloy de la Iglesia, Bigas Luna, Vicente Aranda et autre Pedro Almodovar, Ivan Zulueta appartient à ces cinéastes de la Movida qui grâce à la transition démocratique de leur pays ont signé des météores originaux. Son chef-d’œuvre, c’est Arrebato qui parle de la création cinématographique de manière flippée et poétique.

PAR PAIMON FOX

L’idée de la propagation du mal est au cœur de l’horreur contemporaine. C’est généralement là où se lisent la peur des virus et la terrible présomption d’un monde dévoré par ses propres créations. Des années avant que cela en devienne la mode, notamment au Japon (les thrillers fantastiques de Nakata et Kurosawa), Arrebato, réalisé au début des années 80, raconte une étrange histoire de possession alimentée par trois personnages : un réalisateur de film d’horreur de troisième zone en panne créative, une actrice héroïnomane qui a joué dans ses derniers nanars et un mec vaguement autiste qui capte sa vie de tous les jours en Super-8 dans le but de réaliser un chef-d’œuvre ultime. A l’arrivée, on a une réflexion sur le rapport morbide que l’on entretient à la cinéphilie et plus généralement à l’image. Par chance, le résultat est si peu connu que personne aux États-Unis n’a eu l’idée d’en faire un remake.

On le comprend dès les premières images, le réalisateur Ivan Zulueta œuvre dans un cinéma cinéphile biberonné à celui de Brian de Palma dont la mise en scène serait à la fois l’enjeu principal et le sujet premier. A ce schéma connu, il associe la figure de la contamination à la manière d’un film de vampires sans vampire. Le thème reliant les scènes est celui de l’addiction sous toutes ses formes, qu’elle soit traitée de manière explicite (la drogue que le cinéaste en perte consomme pour puiser son inspiration et stimuler son imagination) ou détournée. Pour chaque personnage, cela traduit la nécessité autodestructrice de l’artiste de souffrir pour fomenter l’œuvre ultime.

La découverte de Arrebato s’avère extrêmement troublante, surtout lorsqu’on n’en sait rien. En apparence, l’environnement paraît rassurant. Ce qui prend à contre-pied, c’est l’atmosphère, les bruitages, les apparitions presque subliminales, la précision lancinante des mouvements d’appareil, la souplesse et fluidité du moindre enchaînement. Double obsessionnel du personnage principal, le fantomatique Pedro (Will More), artiste fou qui consacre sa vie au cinéma, habite mentalement tous les plans. Incidemment, il catalyse toutes les tensions, même les plus refoulées, au sein d’un jeune couple mort qui a besoin des paradis artificiels pour se sentir vivants. Chacune de ses apparitions sont mémorables parce qu’elles sont sources d’angoisse. Une inquiétude dont on peine à saisir la source, sinon qu’elle paraît se manifester dans chaque élément du décor. C’est Pedro qui nourrit la tension, de la même façon qu’il crée le film qu’il reste à faire. C’est donc bel et bien un film que le spectateur doit créer tout seul. S’il a peur, c’est uniquement de sa faute. Certaines séquences sont suffisamment équivoques pour que l’on soit tenté d’y voir plus que ce que l’on voit réellement. Par ailleurs, Zulueta mêle avec un certain génie d’abstraction, les bizarreries plastiques et les figurations évanescentes. Le cinéma, c’est la vie ; mais, la vie, c’est crever. Indépendamment de ces qualités théoriques, Arrebato pourrait presque se regarder uniquement pour son spleen, sa mélancolie flippée, son univers déglingué où toutes les possibilités d’évasion (par l’art ou par l’esprit) sont envisageables. Alejandro Amenabar a certainement vu ce coup de maître pour réaliser Tesis, une autre affaire de fascination morbide pour les images qui dépassent l’entendement du réel et nous dépassent aussi, un peu.

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