La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 11: le très méchant France de Bruno Dumont et le très prévisible Nitram de Justin Kurzel en compétition, Charles Tesson ferme la 60e édition de la Semaine avec Une histoire d’amour et de désir, Apichatpong Weerasethakul cite Jacques Tourneur en conf de presse comme influence pour son palmé et palmable Memoria, point Bill Murray.
Et un nouveau film français – encore un – en compétition, annoncé comme une satire décapante du PAF: France de Bruno Dumont qui a séduit ou consterné les festivaliers pas encore montés à bord du train retour, dans une compétition officielle décidément propice à la division (regardez un peu à notre tableau des étoiles Cannes, vous allez comprendre de quoi il s’agit)! Léa Seydoux y campe France de Meurs, une journaliste star qui alterne les plateaux insignifiants en direct sur une chaîne baptisée «I» – Bolloré ne doit pas faire partie des argentiers du film – et les reportages embedded dans des zones de conflit pas forcément rodées à la grand-messe du samedi soir. Pour l’accompagner, une assistante impitoyable et cynique en la personne de Blanche Gardin (géniale, vous ne serez pas surpris), qui ne cesse de prendre l’ensemble de la profession pour une truffe et qui s’extasie dès que sa présentatrice adorée prend la parole («Waw», «Génial», s’exclame-t-elle à la moindre de ses broutilles, adoptant là un petit vocabulaire contemporain qu’il était temps d’égratigner).
Bruno Dumont a donc sorti la sulfateuse, il montre bien comment des journaleux over-médiatisés, mis sur un pied d’égalité avec les artistes par une société matrixée aux selfies et aux scrolls infinis, gesticulent autour du vide: lancements totalement vains, questions posées à des interlocuteurs dont on écoute même pas la réponse (coucou Macron), réconfort trouvé dans des boutiques de luxe comme les célébrités d’ici on ze Croisette! Dumont broie à l’acide tout un star-system aussi souriant que tartuffe, mais n’épargne pas les petites gens qui ont fait de ces pompes à vélo des semi-dieux: c’est toute une société qui en prend pour son grade, cognée par un cinéaste qui a activé le mode Oranges sanguines, et qui réussit totalement ses percées comiques. La satire fonctionne comme sur des roulettes, même si elle s’épuise finalement assez rapidement, Dumont dupliquant pas mal de scènes que le spectateur tortillé entre le rire et l’effroi avait déjà intégrées. Des petites entourloupes au scénario rendent aussi la chose inégale, chose qui ne méritait d’ailleurs pas un écartèlement sur 2h15. Reste que Dumont, en renouvelant son style, balance une charge réussie à la tronche du spectateur, qui, et c’est bien ça qui est génial, s’empressera de rallumer son portable pour paparazzer l’équipe du film à la fin de la séance! Bref, combien sur l’échelle de Nathalie Saint-Cricq (qui a dû s’y reconnaître, un peu)?
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Egalement en compétition, un petit mot sur Nitram, du réalisateur australien Justin Kurzel, a priori pour nous, qui raconte l’histoire de l’une des pires tueries de masse de son pays, celle de Port-Arthur qui a fait 35 morts. En s’attardant sur les jours qui ont précédé l’attaque, Justin Kurzel offre une plongée dans la tête du tueur. Dès le début du projet, le film a suscité la colère et la crainte des familles de victimes, inquiètes de voir une glorification du tueur Martin Bryant, condamné à la perpétuité. Le film, lui, a vraiment le mérite de ne pas caresser dans le sens du poil, faisant en sorte qu’on ne soit pas dans le confort, même si au début une relation avec une femme esseulée (ce que le film a de mieux) a quelque chose de réellement touchant – dans ces moments-là, on se croirait presque dans du Rolf de Heer, mais le résultat nous a semblé presque trop évident, trop programmatique, trop alignement de clichés du cinéma indé provo des années 90, avec son acteur principal dans le rôle du psychopathe, à savoir le terrible Caleb Landry Jones, certes idoine pour ce genre de rôle mais tellement vu dans ce registre et tellement prévisible (ce n’est pas un Michael Shannon qui, lui, est capable de faire différent dans les mêmes zones) qu’on n’est pas franchement surpris par la trajectoire.
Autrement, souffrez qu’on fasse un flashback: assaillis par la chaleur, par l’odeur dans nos masques et par les films de 2h20, nous n’avons même pas trouvé le temps de vous parler de la clôture de la Semaine mercredi soir. Une dernière en fanfare pour notre Charles Tesson, après quasiment 10 ans de mandat. Peut-être l’occasion de rendre hommage à ce grand monsieur d’une élégance et d’une bienveillance folles, qui a toujours soutenu Chaos. Nous l’avons interviewé à l’occasion des 60 ans de la Semaine le temps d’un bilan et soumis à notre top 10 chaos de la Semaine, jeu auquel il s’est prêté avec la gentillesse qui le caractérise.
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Le monsieur est parti sur un film qu’il adore, Une histoire d’amour et de désir, de Leyla Bouzid, tendre romance entre deux jeunes étudiants en lettres. Ahmed, 18 ans, français d’origine algérienne, a grandi en banlieue parisienne. Sur les bancs de la fac, il rencontre Farah, une jeune tunisienne pleine d’énergie fraîchement débarquée à Paris. Alors qui s’initie à la littérature érotique arabe, notre Ahmed se retrouve submergé par le désir, mais appréhende aussi ce passage à l’âge adulte. C’est toute une petite volupté des corps, des livres, du papier qui irrigue ce deuxième long-métrage d’une grande élégance, effeuillant lentement sa sensualité tel un bâton d’encens. Après un tonnerre d’applaudissements, la sortie du Miramar se fit sous les feux d’artifices (ce n’est pas une métaphore hein, on parle bien des festivités du 14 juillet), et toute la salle se dirigea lentement vers la soirée des 60 ans: un ultime bain d’ivresse avant que les amitiés fraîchement nouées ne rentrent au bercail quérir le repos, à Paris ou ailleurs, laissant les derniers survivants du Festival en petit nombre. Derniers survivants qui commencent franchement à piquer du nez…
Dormir debout, tels des zombies. Notre état avant de finir d’écrire cette avant-dernière gazette, avec celle, donc, de demain où nous parlerons, entre autres, de Vortex, le très beau film de Gaspar Noé, présenté ce vendredi soir à Cannes Première.
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Un petit mot sur la conférence de presse de Memoria, incontestablement le film le plus énigmatique de la compétition, et donc nécessitant à ce que l’on boive chaque parole de Joe (alias Apichatpong Weerasethakul). Qui, au détour d’une question, a cité une de ses inspirations de Memoria. Et, la déception est grande au Chaos: pas un mot sur Antonioni, alors que, quand même, flutasse, la fin de Identification d’une femme, ça saute aux yeux, quoi!!!!!!!
Mais c’est Vaudou de Jacques Tourneur que Apichatpong Weerasethakul a cité: « Dans ce film, il y a le personnage de Jessica Holland qui vit sur une île. Cette femme est dans le coma, elle est habillée en blanc, elle dort et elle se réveille toutes les nuits au son d’un tambour, elle se réveille et marche comme un zombie, semi-consciente, elle m’a beaucoup impressionné, j’ai beaucoup pensé à ce personnage pendant Memoria« , nous explique Joe.
PS. Le temps nous manque mais on aurait tellement adoré vous parler de la pochette Louis Vuitton de Benjamin Biolay lors du photocall de France de Bruno Dumont, chic et distingué, pour nous expliquer qu’en sus du placement pub, il est un peu pressé de rentrer à Paris.
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PS2. Bill Murray, what else? L’acteur a présenté ce vendredi le film New Worlds: The Cradle of Civilization d’Andrew Muscato. Un documentaire en forme de captation de spectacle où Bill et le violoncelliste Jan Vogler font vibrer l’Acropole d’Athènes au cours d’une soirée mémorable.
PS3. Sinon, un petit mot sur cet article rigolo de France Bleu intitulé: « Qui aura la palme d’or? un voyant nous répond« . Tous les films de la compétition ont été projetés. Le jury entrera en conclave samedi matin dans un endroit secret des hauteurs de Cannes. Par tradition, un seau à champagne fait office d’urne. Les jurés y déposent un petit papier plié en quatre. Quand tout se passe bien, le palmarès est bouclé en milieu d’après-midi. Et figurez-vous que le voyant niçois sollicité a déjà trouvé 5 fois les heureux gagnants sur les 7 dernières éditions. D’abord il voit que le prix de la mise en scène récompensera Drive my car de Ryusuke Hamaguchi, en raison d’une alternance subtile de dialogues et de silences. D’après lui, le prix du jury ira au réalisateur Paul Verhoeven pour Benedetta. Sophie Marceau aura le prix d’interprétation féminine pour le Ozon et Amir Jadidi, interprète principal de Un héros de Asghar Farhadi, le prix d’interprétation masculine. Le grand prix sera décerné aux Olympiades de Jacques Audiard et la palme d’or sera attribuée à Annette de Leo Carax. Verdict samedi soir, donc.
