[DANCING] Patrick-Mario Bernard, Pierre Trividic et Xavier Brillat, 2002

Adaptation du Horla de Guy de Maupassant dans lequel le fantastique cherche des ennuis à la réalité. Délire Lovecraftien sur les terres de David Lynch. Bon sang mais qui a dit que le cinéma fantastique made in France n’existait pas ?

René est artiste. Son atelier est installé dans la salle d’un dancing désaffecté. C’est là qu’il travaille et vit avec son compagnon. Tout va bien, et pourtant non. Tout ne va pas si bien que ça. René couve quelque chose. C’est ce qu’il pense. Il ne se sent pas vraiment malade, mais tout lui fait un peu trop d’effet. Pourquoi les choses qui rentrent dans sa tête ne veulent-elles plus en sortir ? Comme le portrait de ces deux clowns inquiétants, aperçu dans un magazine… Rien n’y fait. Ni le travail, ni les distractions. C’est en train de tourner à l’idée fixe. René est chaque jour plus obsédé par des signes imperceptibles, que sa raison rejette. Mais un beau jour, tout bascule : René se retrouve alors nez à nez avec son double…

Disons-le sans détour : Dancing, invraisemblable mélange (thriller métaphysique, journal intime, réflexion sur la création, manifeste arty), est un film qui défie les lois critiques. Le trio Patrick Mario Bernard, Xavier Brillat et Pierre Trvidic ont décidé de faire un film fantastique en DV où se croiseraient pêle-mêle des clowns, des doubles et pourquoi pas le grand frisson. En profondeur, c’est un film hors norme et intrigant qui possède une forme (science du cadre, démonstration que la DV ne sert pas qu’au trip Parkinsonien) et une thématique dont la grande puissance ménage beaucoup de surprises. Homos à la ville comme à l’écran, les deux acteurs principaux du film ne trichent pas avec leurs sentiments. Cela a deux conséquences : non seulement cela efface la barrière entre la réalité et la fiction mais en plus, mais cela permet aussi au fantastique d’entrer de manière plus brutale dans un environnement a priori tout sauf hostile. Les deux auteurs ont échappé aux pièges du film nombriliste et préféré nous raconter quelque chose qui soit à la fois personnel et captivant pour tout le monde. En l’occurrence ici, comment une histoire d’obsession pour une photo et de mystérieuses rencontres vont faire pénétrer le délicieux monstre fantastique dans la douce réalité.

Film inattendu et déroutant, Dancing part d’événements simples (une interview dans un journal, un cliché perturbateur, un robinet mal fermé qui laisse échapper des gouttes…) pour générer l’angoisse. Sous influence Maupassantienne – cela s’en ressent dans le contexte (une ville de Bretagne), mais aussi dans les nombreuses métaphores temporelles qui jalonnent la fiction (la météo, l’océan, une horloge…), les trois réalisateurs ont décidé de mélanger les styles et les modes (drame psy, érotisme, horreur…). Pendant une longue partie, on étudie toutes les pistes et même les plus irrationnelles (vengeance surnaturelle ? folie schizo du protagoniste ? vilains démons qui viennent sonner à la porte ?). La grande qualité du film est justement de maintenir un degré d’attention constant chez le spectateur. Le voyage au Danemark fonctionne comme une clé de l’énigme et semble être une réponse aux questions que l’on se pose. Lorsque le personnage de Arne Nygren (Peter Bonke), aussi inquiétant et séduisant que le diable en personne, expose sa théorie singulière sur les paradoxes temporels, René semble trouver une correspondance avec sa propre histoire.

L’absence d’effets spéciaux, le réalisme des situations et le manque de moyens sont des facteurs adéquats qui mettent en valeur une narration extrêmement dense qui, en filigrane, donne à voir des situations qui peuvent être perçues différemment en fonction de l’interprétation qu’on en fait. La télévision, en permanence allumée, diffuse la météo et les actualités du reste du monde. Elle renforce l’idée que René est esseulé et devra affronter seul le mystère qui rode autour de lui. Cela montre surtout que le temps ne s’est pas arrêté à l’extérieur. Peut-être n’en est-il pas de même chez notre protagoniste, qui se trouve dans une maison sans âge (explication tangible à une présence fantomatique dans la maison hantée ?). On retiendra en revanche avec certitude qu’il y a un repli du personnage sur lui-même, provoqué par cette impression d’isolement progressif (son compagnon l’abandonne quelque temps à cause d’un voyage à Paris) et par cette image de clowns étrangement menaçants. Jusqu’à ce que le cauchemar devienne, une bonne fois pour toutes, la réalité…

Sans le moindre guide d’utilisation, faussement fermé sur lui-même et vraiment ouvert à toutes les hypothèses, Dancing est un ballet fou et grotesque, troublant et magnifique, qui enregistre sur pellicule l’absurdité de notre monde pour mieux faire danser les démons, les doubles et les fantômes. C’est aussi un grand film sur l’art et la création comme exutoire à nos peurs les plus secrètes : la peur du temps qui passe, de l’extérieur, de l’étranger et, plus globalement, la peur de se perdre soi-même.

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