Des nains enfermés dans un asile se révoltent contre leur directeur. Le chaos par ce punk de Werner Herzog.
Les nains aussi ont commencé petits est selon Werner Herzog «un film malade, fait par un malade». Donc un film totalement pour nous. Un nouveau visionnage nous rappelle que, contrairement à ce qu’il laisse sous-entendre dans le documentaire Ennemies Intimes (1999), Werner Herzog n’était pas rien sans son diable de Klaus Kinski. Au contraire, et ce petit film abrasif intelligemment conçu en opposition à des films plus imposants sur des portraits d’aventuriers utopiques et mégalomanes comme Aguirre le conquistador espagnol ou Fitzcarraldo le compositeur fou, le prouve. Et quel drôle d’objet. Une plongée dans un autre monde, si impactante que l’on se demande s’il ne s’agit pas d’un documentaire brûlant tout ce qu’il reste de fiction, et où l’on assistera à une succession d’actes aussi irrationnels que dérangeants. Alors, pourquoi ce film? Parce que Werner est malade et peut-être, parce que le monde est malade.
L’action de ce long métrage en noir et blanc, brut de décoffrage, tourné dans les beaux paysages du Mexique et aux îles Canaries, se déroule dans une maison de redressement où des pensionnaires nains se révoltent. Autour du lieu, une terre lunaire qui ajoute à la bizarrerie. Le directeur du centre se barricade dans son bureau et tente de calmer ceux qui saccagent le lieu. En vain. Les rebelles multiplient les incendies, les meurtres d’animaux, les beuveries. En surface, l’enjeu dramatique du film d’Herzog répond à un genre bien précis, bien connu: le film de prison, que l’on a tant parcouru par la suite de Alan Clarke (Scum) à John Hillcoat (Ghosts of the civil dead). Mais ce qui détonne, et ce qui déconne, c’est que rien ne se passe comme prévu tant, au lieu de chercher à fuir du lieu et donc de s’en libérer, les nains mènent clairement une fronde et préfèrent tout saccager, comme une mort sociale. Bien sûr, c’est totalement équivoque, cette façon de montrer comment cette révolte de nains s’organise parce que récusant toute psychologie: pourquoi tout cramer? Pourquoi le choix de nains? Pourquoi sont-ils enfermés dans ce centre? Pourquoi une voiture sisyphinienne qui tourne en rond? Et il se pourrait que toutes ces questions, qui tiennent d’une première lecture superficielle, ne soient que du trompe-l’œil pour raconter tout simplement l’absurdité de l’humanité et l’être humain d’être un nain comme les autres. Notre regard est dérangé? Demandons-nous pourquoi!
En regardant Les nains aussi ont commencé petits, on peut penser à un versant sombre de Freaks, de Tod Browning, le somptueux film-monstre imposé à la MGM et entièrement joué par des nains et des freaks (sœurs siamoises, hermaphrodite, homme-larve, lilliputiens). Mais la fable ne prêche pas vraiment la tolérance. Elle se déroule dans un no man’s land sinistré où l’individu se noie dans une collectivité bruyante et aveugle. On ne le mesure pas aujourd’hui, mais Herzog a réellement fait scandale en son temps: la censure allemande a mis un an avant d’autoriser la distribution du film. D’accord, c’est peu par rapport au Freaks de Todd Browning, interdit pendant trente ans au Royaume-Uni. Mais nous ne sommes pas comptables, on note juste que ça dérange! Samy Newfield, réalisateur de série B, a beau avoir réalisé par la suite The Terror of Tiny Town, premier et unique western entièrement joué par des personnes de petite taille, il n’a pas provoqué la même ire que Herzog qui en son temps a dû louer lui-même des salles de cinéma pour montrer ce long métrage-là au public. Cela ne l’a pas empêché de recevoir des menaces de mort, ni même de créer des malentendus. C’est de l’abstrait et de l’ambigu avec tous les risques que cela comporte. C’est comme ça qu’on marque l’histoire du cinématographe. Et c’est si inspirant que des réalisateurs disciples et cultistes comme Harmony Korine ont bien été inspiré de s’en inspirer (Gummo en 1999), tout comme Ulrich Seidl (Einsvierig, premier court métrage du cinéaste, portrait bizarre et émouvant d’un nain d’1m40) ou encore Crispin Glover (What is it?).
1 novembre 1972 en salle | 1h 36min | DrameDe Werner Herzog | Par Werner Herzog Avec Helmut Döring, Gerd Nickel, Paul Glauer Titre original Auch Zwerge haben klein angefangen |
1 novembre 1972 en salle | 1h 36min | Drame

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