[CRITIQUE] NOMADLAND de Chloe Zhao

Melancholia forever. Après l’effondrement économique de la cité ouvrière du Nevada où elle vivait, Fern décide de prendre la route à bord de son van aménagé et d’adopter une vie de nomade des temps modernes, en rupture avec les standards de la société actuelle. De vrais nomades incarnent les camarades et mentors de Fern et l’accompagnent dans sa découverte des vastes étendues de l’Ouest américain.

Quel film derrière les récompenses dorées? Au départ, on se pose de vraies questions de cinéma. Est-ce l’époque dans laquelle nous vivons ou alors le formatage dans lequel le cinéma indépendant US est tombé, mais on a collectivement fini par oublier, entre deux super-productions tonitruantes, que ce cinéma-là existait. Pas tant celui qui récite une formule pré-mâchée avec ses pavillons de suburbs, ses gazons fraichement tondus, ses familles dysfonctionnelles et ses noeuds pathologiques, que celui empruntant une trajectoire-éclair au bout de laquelle des personnages se consument ou renaissent. Soit des films comme on en croisait pléthore dans le cinéma US des années 70 recyclant un legs post-Bonnie and Clyde (1967) et post-Easy River (1969) avec un imaginaire et une iconographie du road trip. Nomadland a beau crouler sous les récompenses et les statuettes dorées, il a le mérite de toucher un nerf sensible: le road movie US est un genre qui apparaît en période de grands bouleversements, et donc de grandes incertitudes. L’errance est censée y symboliser la recherche des réponses que les personnages pensent toujours trouver plus loin devant eux parce qu’ils n’ont plus rien à attendre de ce qu’ils laissent derrière. Ainsi, cette réactualisation de thèmes éprouvés colle parfaitement aux aspirations de ses contemporains, américains comme ailleurs – celles et ceux ayant voulu tout plaquer pendant les confinements successifs, en somme. Une vraie résonance expliquant probablement le fort plébiscite à son endroit.

Seule face à l’ancien monde qui s’éteint (celui de sa famille, de son passé, du système en rupture) et au monde qui s’ouvre à elle (le carrefour de tous les possibles et de toutes les rencontres), Fern/Frances trace la route à bord de son van. Passé ce postulat, s’ensuivent tous les passages obligés et obligatoires: les lieux de transit (avec tout ce qu’il y a d’ennui et de répétition), l’observation furtive du monde, le rapport aux paysages, les rencontres et les unions qui se font ou se défont, les histoires au coin du feu, les jobs de passage qui donnent à peine de quoi (sur)vivre… Avançant avec sa bougie dans la nuit, Frances McDormand s’avère fascinante à regarder. Des pistes psychologiques sont données pour expliquer la raison de son aller sans retour mais, malgré le lourd potentiel mélodramatique de cet abîme, on sait gré à l’actrice Oscarisée de nous épargner tout épanchement de pathos. Une tentation à laquelle elle résiste en toute humilité et avec une simplicité de chaque instant, donnant à son personnage un surplus de vérité et justifiant pleinement sa récompense.

Cette sobriété n’est hélas pas de mise ailleurs. Aux commandes de ce road trip parcouru par une mélancolie en sourdine et qui donc n’éclate jamais, Chloe Zhao sort l’artillerie lourde. Si, certes, elle a le flair pour choper de bons sujets (ici, cette plongée bien sentie dans l’univers des van dwellers, ces Américains qui vivent dans leur véhicule aménagé), elle en rajoute un peu trop dans l’emphase avec petite musique lacrymo et plans esthétisants. Ce n’est pas la première fois que cela se produit dans son cinéma: Les chansons que mes frères m’ont apprises (2015) était déjà redoutable avec ses plans récitant Malick et sa BOF pompière, et The Rider (2017) non moins, avec ses plans doloristo-complaisants et ses parti-pris de mise en scène contestables dès lors qu’il faut montrer ce qui se passe à la marge. Ici, on a droit au même défilé de coquetteries qui nous tiennent à distance, voire nous sortent de son récit, surtout lorsqu’il s’agit de nous raconter, de façon prétendument naturaliste, une vraie leçon de vie comme on les adore aux Etats-Unis. Nomadland peut aussi, et incidemment, se voir comme la propre transition de son auteure, évoluant de l’indé vers la super-production (The Eternals, son Marvel, déjà empaquetée pour être livrée en novembre, avant de s’attaquer à Dracula). Pour l’heure, la manière dont elle construit une filmographie réellement singulière s’avère plus enthousiasmante que les films eux-mêmes. J.F.M.

FRANCES SUPERSTAR
Nomadland est directement inspiré d’un livre éponyme publié en 2017 par la journaliste américaine Jessica Bruder après avoir séjourné parmi ces nomades aux cheveux gris qui sillonnent les Etats-Unis dans leurs petits camping-cars, vivotant entre déserts et petits boulots. C’est Peter Spears, producteur de Nomadland, qui avait soumis l’histoire à l’actrice Frances McDormand. Elle avait à son tour pisté Chloé Zhao, qui l’avait fortement impressionnée lors d’un festival avec son film précédent, The Rider, pour lui mettre ce projet entre les mains. Chloé Zhao s’est aussitôt reconnue dans ce concept et a créé le personnage de Fern, joué par Frances McDormand, pour amalgamer divers protagonistes du livre. La réalisatrice a aussi fait appel au réseau tissé par Jessica Bruder pour retrouver la trace des nomades cités dans le livre parmi lesquels Linda May, Swankie et Bob Wells, qui sont tous présents dans le film.

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9 juin 2021 / 1h 48min / Drame De Chloé Zhao Par Chloé Zhao, Jessica Bruder Avec Frances McDormand, David Strathairn, Gay DeForest[CRITIQUE] NOMADLAND de Chloe Zhao
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