[THE BABY OF MACON] Peter Greenaway, 1993

Quand Peter Greenaway œuvrait dans le chaos, il ne faisait pas les choses à moitié.

Bienvenue en l’an 1659. Le prince Cosimo de Medicis assiste à une pièce « Le Bébé de Macon », dont l’action se situe au Moyen-âge. A cette époque de famine et de stérilité, une vieille femme laide accouche d’un magnifique bébé qui paraît miraculeux. Ne voyant que son profit, la grande sœur de l’enfant se proclame vierge et mère de l’enfant. Ce qui lui rapporte toute sorte d’avantages. Mais pour avoir voulu séduire le fils de l’évêque, qui mourra écrasé par un bœuf, la jeune fille perd la garde de l’enfant, confié à l’Eglise qui l’exploite à son tour. Pour se venger, sa sœur étouffe l’enfant. Jugée, elle ne peut être condamnée à mort car elle est toujours vierge.

The Baby of Macon est une fable provocatrice sur la religion qui revisite l’Histoire anglaise, moquant la virginité supposée de Marie, la cupidité de l’Eglise et la laideur des hommes. Et dans laquelle un bébé-oracle exploité dévoile une pathologie spirituelle.
Depuis The Falls, les films de ce cardinal de Peter Greenaway autant fasciné par l’érudition que par les tripailles et les boudins ressemblent à des parchemins sibyllins parcourus par l’obsession des chiffres : certains durent quatre minutes, d’autres quatre heures ; Drowning by numbers s’ouvre sur le nombre 100 pour remonter jusqu’au chiffre 1. C’est aussi une manière mathématique et ironique de manipuler le temps. Avec ses allures de théâtre brechtien distancié et bien déviant, The Baby of Macon s’inscrit comme l’une de ses pièces maîtresses. Certains résument son travail à une succession de tableaux et ce n’est pas faux : Greenaway ne filme pas, il peint avec la complicité de son chef-opérateur Sacha Vierny un beau grand tableau de sang. Le risque, c’est le contenu, suffisamment elliptique pour que le spectateur prenne une tautologie pour un discours subversif. Parfois, le fond et la forme fonctionnent de manière cohérente comme dans The Pillow Book, l’un de ses meilleurs films, où le sujet (la calligraphie corporelle) autorise une variété infinie de trouvailles visuelles.

Étrangement, il règne dans The Baby of Macon une atmosphère proche du fantastique (on pense à Jodorowsky) et de la fantasmagorie érotico-bouffonne (on s’évoque Fellini). Greenaway s’inspire des Vierges napolitaines et de l’Immaculée Conception pour dénoncer l’exploitation des enfants et réfléchir sur la mise en abyme au cinéma. Les deux acteurs principaux (Julia Ormond et Ralph Fiennes) se sont visiblement entendus dans une relation intense. La conclusion rassure le spectateur sur ce qu’il vient de voir : tout n’est qu’une représentation théâtrale (la troupe joue l’affaire devant le prince Cosimo de Médicis, qui intervient comme le public) et donc tout tient de la mystification fertile. Of course, comme nous sommes en plein chaos, certains passages restent difficiles à regarder (public averti donc). The Baby of Macon contient d’ailleurs l’une des plus grandes audaces de Greenaway : une vengeance qui se traduit par un viol horrible où l’on compte à haute voix le nombre de violeurs en action. Cette représentation picturale et théâtrale de la barbarie impressionne, épuise sans doute mais ne s’oublie pas. Luca Guadagnino pour son remake de Suspiria et Darren Aronofsky pour Mother ! ne l’ont pas oublié.

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