[SANTA SANGRE] Alejandro Jodorowsky, 1989

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Au Mexique, dans un cirque, Fénix, jeune gamin de 12 ans, fréquente un univers peuplé de freaks et effectue quelques tours de magie. Son père est lanceur de couteaux, accessoirement pochtron et obsédé sexuel; sa mère dirige une secte (la Santa Sangre du titre) qui voue un culte à une sainte assassinée, violée et amputée de ses deux bras et dont le culte se déroule dans une église menacée de démolition. Des années plus tard (et de lourds traumatismes en sus), Fénix est interné dans un asile et se prend pour un animal. Sa mère revient tel un fantôme, après une trop longue absence, le tire de cet enfer et lui propose de monter avec elle un spectacle de mimes où il « ferait les bras ». Problème: ses bras deviennent assassins.

Santa Sangre a marqué le retour de Alejandro Jodorowsky derrière une caméra, après un échec commercial et artistique (Tusk) et une adaptation manquée (Dune, finalement réalisé par David Lynch). Ce film n’existerait pas sans le producteur Claudio Argento qui, à la fin des années 80, cherchait un cinéaste pour réaliser un « film d’horreur » et s’affranchir de l’image écrasante du frère Dario Argento alors en déclin (la période post-Phénomena). Le problème, c’est qu’Alejandro Jodorowsky n’a pas fait les choses à moitié: si, en apparence, il a respecté les conventions du film d’horreur voulues par Claudio Argento, c’était en réalité pour mieux renouer avec ses obsessions (politiquement, le film parle de la conquête du Mexique par les Américains) et pour donner à lire entre les lignes (les bras coupés de la mère sont en fait un symbole de ce que les États-Unis ont cherché à faire au Mexique en essayant d’abroger les croyances – la destruction tragique de l’église – et de changer leur identité). De la même manière qu’il clouait au pilori les codes du western dans El Topo, Jodorowsky tord les conventions du giallo pour créer des liens avec son propre parcours (le mime Marceau, l’importance des Enfants du paradis, son passé de clown à l’âge de 18 ans dans un cirque).

Et c’est paradoxalement avec ce Santa Sangre de commande qu’il a réussi son film le plus intime; Jodorowsky étant alors mime, dresseur, marionnettiste, metteur en scène de théâtre, nourri d’inspirations spirituelles, picturales, visuelles, mû par une prise de risque à chaque plan. Les effets spéciaux coûtant cher, Jodorowsky a réalisé chaque scène pour de vrai, sans trucage, comme celle avec le lanceur de poignards ou encore la plongée en hélicoptère qu’il a réalisée au péril de sa vie. Pour des raisons économiques, mais aussi artistiques, il a filmé dans les bas-fonds mexicains, là où se trouvent les voleurs, les prostituées, les criminels et fait appel à de vrais freaks. On est proche d’un cinéma-guérilla, rêche et rebelle. Qui capte l’humanité de monstres. Console les larmes de clowns. Parle de l’amour fou réparateur. Magnifie la laideur.

Si Alejandro Jodorowsky a été une source d’inspiration majeure pour des générations entières d’artistes, à l’instar de Marilyn Manson qui a repris l’esthétique de La montagne sacrée pour ses clips, ses différentes influences sont, elles aussi, visibles à l’œil nu: Tod Browning (Freaks), évidemment, toujours, récitant,l’amour fou de L’inconnu. Un meurtre à l’arme blanche, tournée et découpée comme un giallo de Dario Argento. Un traumatisme sexuel évoquant J’irai comme un cheval fou, de Fernando Arrabal, chef-d’œuvre du mouvement Panique. Et l’enterrement de l’éléphant, clin d’œil Fellinien aux Tentations du docteur Antonio, qui est inoubliable.

31 mars 1993 en salle | 2h 03min | Drame, Epouvante-horreur
De Alejandro Jodorowsky | Par Alejandro Jodorowsky, Roberto Leoni
Avec Blanca Guerra, Axel Jodorowsky, Guy Stockwell

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