S’il a réalisé une performance au-delà du réel dans The Third Day: Autumn, chef-d’oeuvre chaos de 12 heures, Jude Law était également formidable cette année dans la série fantastique The Third Day et dans le film The Nest célébré au dernier Festival de Deauville. Sa renaissance artistique aura été l’une des meilleures nouvelles de 2020.
Qui aurait pensé une seule seconde début 2020 que Jude Law figurait parmi nos stars du chaos au moment du bilan de fin d’année? Pas nous, pas une seconde. Et pourtant, quelle admirable renaissance! Cet acteur au demeurant très bon (mais siiii, souvenez-vous, entre autres, de La sagesse des crocodiles et de Bienvenue à Gattaca), perdu dans des Guy-Ritcheries et des super-productions rémunératrices, a esquissé la possibilité de ces retrouvailles dans la série The Young Pope dont la saison 2 intitulée The New Pope, était d’ailleurs diffusée au début de l’année… mais rien ne laissait présager un tel alignement de perfs géniales! La première des ravissantes surprises se prénomme The Third Day, cette série fantastique qui sur le papier semblait lorgner non sans opportunisme vers The Wicker Man et Midsommar. On y suit la dérive d’un homme qui se paume par amour et désespoir sur une île aux moeurs louches pour fuir une réalité insurmontable (la mort de son fils). Et qui en réalité ne ressemble à rien de connu. Cette coproduction entre Sky Studios, HBO, la société de Brad Pitt Plan B et Punchdrunk, compagnie spécialisée dans le théâtre interactif (ils sont à l’origine du phénomène Sleep No More) est un vrai choc. Héros des trois premiers épisodes de la période été dans la série avant de céder le point de vue à Naomie Harris, Jude Law perdu sur l’île d’Osea, en compagnie de super comédiens (Emily Watson, Paddy Considine…) n’a pas été aussi bon depuis longtemps. Et cela fait du bien de le voir enfin libre, faisant poindre des émotions sur son visage, admirablement filmé le temps de plans-séquences superbement composés. Il a vieilli, il a une fatigue magnifique.
Tout ça, c’est avant le météore, ce qui aura marqué un avant et un après dans le chaos artistique du monde: The Third Day: Autumn, objet unique rassemblant toutes les formes artistiques imaginables (série tv, cinéma, théâtre, peinture, art contemporain, clip, captation de concert). Un épisode spécial de 12 heures en direct, sis entre l’épisode 3 et l’épisode 4 de la série, racontant ce qui s’est passé entre la période été et la période hiver, invention géniale issue de la collaboration entre Dennis Kelly, créateur de la série Utopia, et Felix Barrett, le directeur artistique de Punchdrunk, bousculant avec le réalisateur Marc Munden (ayant signé les trois premiers épisodes avec Jude Law donc) les codes de la fameuse narration sérielle. Ce samedi 3 octobre 2020 restera dans toutes les mémoires telle une bougie dans le paysage sombre de notre année. Les acteurs (Jude Law, Katherine Waterston, les membres de la compagnie de théâtre Punchdrunk, Florence Welch de Florence and The Machine) ont inscrit, ensemble, la fiction dans un réel en direct via un réseau social, interdisant par ses conditions de tournage et de retransmission immédiate tout faux-pas comme tout problème technique. Et à la fin de la représentation, qui a de quoi rendre jaloux n’importe quel Peter Greenaway, de la souffrance de martyr à la galvanisation de maître des lieux, Jude Law finit sous les applaudissements des autres comédiens. De la lumière partout, le feu qui renait. Un acteur génial revient des enfers et ces visions crépitantes sont sublimes.
Outre cette performance au-delà du réel, Jude Law est non moins génial dans The Nest, film de Sean Durkin qui-devait-sortir-cet-automne sur lequel tous les jurys de Deauville se sont unanimement jetés tels des cannibales sur de la viande fraiche. La sincérité nous oblige à avouer que le résultat aux accents gothiques doit quand même beaucoup (tout?) à Jude. La star du chaos y incarne un ancien courtier devenu ambitieux entrepreneur incitant son épouse américaine (excellente Carrie Coon), la fille de cette dernière et leur fils, à quitter le confort d’une banlieue cossue des États-Unis pour s’installer en Angleterre, son pays de naissance. Sur place, la joie d’une réinvention sociale (ah, ce grand mot de 2020) peine à dissiper le malaise existentiel: un cheval meurt dans des conditions mystérieuses, les enfants sont grillés par l’ennui, la femme ne supporte plus le vernis des apparences, l’homme sombre face à ses espoirs déçus et ses illusions de grandeur. Et si on y croit, c’est encore une fois grâce à lui, le temps de deux trois scènes qui confortent cette impression d’un retour en majesté.
Dernier point, et pas des moindres: Jude Law figure au casting de Contagion, de Steven Soderbergh (2011) qui a connu un vif succès sur les plate-formes en raison du Covid. Dans une interview accordée à GQ, Jude Law s’est souvenu du tournage de ce film et des paroles des scientifiques, déjà alarmants. « Il y avait absolument le sentiment que cela allait se produire« , raconte-t-il. « Les grands scientifiques sur le plateau avec nous qui avaient travaillé avec Scott [Z. Burns] l’écrivain et [le réalisateur] Steven Soderbergh étaient des personnes très instruites et expérimentées qui savaient à quoi s’attendre« . En d’autres termes, il y a neuf ans déjà, tous ou presque savait qu’un tel virus allait arriver un jour ou l’autre. « Et ils nous ont tous dit que cela allait arriver« , a raconté Jude, troublé par les similitudes: « La façon dont ils l’ont décrit, qui est exactement comme cela s’est produit, avait du sens. Ce qui est effrayant (…) Lorsque 2020 a commencé, et que nous avons entendu parler de ce qui se passait initialement en Chine, ce qui est rapidement devenu évident dans le monde entier, cela a sonné l’alarme« , se souvenait-il. Subsiste néanmoins, dans ce grand effondrement de certitudes, ce plaisir réel, total, d’avoir retrouvé l’essentiel: un immense comédien. C’est toujours comme ça dans la vie, on se perd pour mieux se retrouver. En 2020, on a retrouvé Jude Law.

