Dennis Hopper avait le regard d’un prêtre défroqué et survivant ayant vu l’enfer. Une icône de la contre-culture US. Chaos à mort.
PAR ROMAIN LE VERN
On le sait, le parcours de Dennis Hopper fut sinueux, cultivé de chutes et de renaissances, comme un purgatoire, suspendu entre enfer et paradis. A la fois mort et miraculé. La première fois où l’on pensait l’avoir perdu, c’était dans les années 60, après le tournage de La Fureur des hommes où l’acteur rebelle refusait d’écouter les indications du réalisateur Henry Hathaway, sous prétexte qu’il lui demandait d’imiter Marlon Brando. Face à ces manières, Hollywood le blackliste et plus personne ne veut tourner avec lui. Cette force de caractère, il la gagne sur le tournage de La fureur de vivre en 1954 où il rencontre une icône qui changera sa vie: James Dean, qui lui enseigne la méthode de l’Actors Studio en prenant l’exemple d’une cigarette. Selon Dean, il ne fallait pas faire semblant de fumer une cigarette mais la fumer pour de vrai. Pendant une dizaine d’années, il va utiliser la photographie comme alternative et profiter de cette autonomie pour capter ce qui lui plaît (les manifestations pour les droits civiques, Martin Luther King en plein discours, Andy Warhol, Roy Lichtenstein). Après une période sombre et alcoolo à New York où il est pourtant entouré d’amis, Dennis fait Easy Rider, qu’il écrit, interprète et réalise avec Peter Fonda. Comme toutes les grandes gueules, Hopper passe pour un incontrôlable. Et beaucoup de ceux qui ont travaillé avec lui avant Easy Rider ne supportent pas sa liberté. Surtout lorsqu’il balance, pour résumer sa carrière dans les années 60 partagée entre sexe, alcool et drogue, qu’il a «tellement léché de vagins que sa barbe ressemblait à un donut glacé».
La palme pour Easy Rider marque le début d’un culte (celui de l’homme libre) et la fin du consensus mou (le politiquement correct). Stimulé par l’acteur Luke Askew – seconde rencontre marquante après James Dean dans sa carrière -, Hopper lui donne un rôle crucial dans ce premier long métrage: celui du hippie auto-stoppeur qui emmène les deux motards jusqu’à la communauté du Nouveau-Mexique. Le « We blew it » qui clôt Easy Rider possède une valeur prophétique. Le film, emblématique pour toute la génération Woodstock, remporte la palme d’or à Cannes en 1969 et rapporte 40 millions de dollars.
En tant qu’acteur, Dennis Hopper impressionne dans Apocalypse Now en photographe halluciné. Mais ce n’est pas tout : il réalise en 1971, The Last Movie, un second long métrage qui reste dans les mémoires comme un immense fiasco commercial. Aujourd’hui, on pourrait faire un étrange parallèle entre les cinémas de Dennis Hopper et Vincent Gallo, deux artistes contaminés par le même égotisme et mus par les mêmes convictions politiques (l’attachement au parti républicain). L’écart entre Easy Rider et The Last Movie est comparable au gouffre entre Buffalo 66 et Brown Bunny. Les fans du premier ne trouvant pas de satisfaction immédiate à la vision du second. Entre les deux, le même schéma se produit: d’un côté, un premier film éclatant qui impressionne par son assurance; et, de l’autre, un second long dépressif qui se mutile silencieusement. Mais certains furent moins aveugles que d’autres: The Last Movie a remporté le Grand prix du Festival de Venise l’année de sa sortie.
Impossible pourtant de trouver plus revêche que ce film qui tient à la fois de la réflexion sur le cinéma, du western crépusculaire, de l’analyse théorique, du documentaire sur un village péruvien, du conte initiatique candide, de la métaphore sur les ravages de la colonisation culturelle américaine, de l’histoire d’amour et de la dépression artistique. A la base de ce projet qui remonte bien avant la chevauchée d’Easy Rider, on décèle l’envie de rendre hommage à tout un pan de cinéma Hollywoodien et le besoin de gratter le vernis des apparences fictionnelles. Hollywood y est dépeint comme une pute sainte, une cour des miracles qui amène aux pires désillusions. Hopper y préfigurait le funeste déclin du cinéma américain des années 70 qui croyait aux vertus du classicisme hollywoodien et de la modernité européenne. Parmi les acteurs secondaires, une impressionnante kyrielle de guest stars qui en profitent pour casser leur image publique. On retient surtout Julie Adams, actrice connue pour ses prestations de jeune fille pure comme la neige dans les westerns lambda, qui joue ici un rôle extrêmement sexué et par conséquent aux antipodes de ses précédents rôles.
Sommairement, on y suit une équipe de cinéma menée par Samuel Fuller qui tourne un western dans un village péruvien paumé. Parmi eux, un cascadeur (Dennis Hopper donc) qui y vit en attendant que d’autres équipes viennent tourner dans les parages. Quelques jours après ledit tournage, les natifs de l’endroit tentent de reproduire la fiction du film en entrant dans une sorte de spirale mêlant violence et folie. Les références à Sam Peckinpah – qui connaîtra le même genre de galère à la fin des années 70 – et notamment à La horde sauvage ne sont pas anodines. Par son foisonnement thématique, The Last Movie s’inscrit ouvertement comme l’anti-Horde Sauvage. A plusieurs reprises, des cartons annoncent que des scènes manquent. Normal: il s’agit d’un «film libre» sur la création qui se construit au détriment des autres. Dennis Hopper avait carte blanche suite au succès phénoménal du culte Easy Rider (tourné avec trois fois rien). Universal lui a donné 850000 dollars et le final cut, lui assurant une totale autonomie. Après avoir vu l’objet et le trouvant incompréhensible, le studio lui a demandé d’arrondir les angles. Comme convenu, Hopper refuse et Universal n’assure rien. Avec ce trip totalement décousu, le cinéaste perd toute crédibilité auprès du tout Hollywood.
L’expérience est si intense qu’elle le fait plonger une seconde fois dans des abîmes durant des années, seul dans sa propriété de Taos au Nouveau-Mexique. Elle confirme chez lui une nécessité impérieuse de rompre avec le système pour explorer son art. Hopper met un certain temps avant de rebondir, par hasard, avec Out Of The blue (l’histoire d’une adolescente qui tue ses parents) qu’il a totalement réécrit en faisant de l’héroïne principale une punk (le film s’intitule «Garçonne» en français). Dennis Hopper a toujours pensé que son personnage dans Out of the blue représentait une projection de ce que serait devenu celui d’Easy Rider s’il avait continué à vivre. Ce film désenchanté, dont le titre vient d’un morceau de Neil Young intitulé «Hey hey my my» en hommage à Johnny Rotten, évoque en apparence les cinémas existentiels de Bob Rafelson et de Jerry Schatzberg. En profondeur, il ne ressemble qu’à son auteur, fantôme revenu d’entre-les-morts des années après le fiasco commercial – et non pas artistique – de The Last Movie. Cette salve percutante qui s’intéresse aux marginaux américains ausculte avec une caméra scalpel le cimetière des rêves brisés. Une famille : un père routier alcoolo (Dennis Hopper, dans une mise à nu sidérante d’audace) qui a zigouillé un bus scolaire avec son semi-remorque; une mère (Sharon Farrell), serveuse dans un snack qui se shoote à l’héroïne, et une fille (Linda Manz), punkette garçonne – c’est le titre français – méprisant la morale et l’autorité. Les trois membres de cette famille essayent plus ou moins de se fondre dans l’American way of life mais les tentatives sont vaines, systématiquement vouées à l’échec. Par exemple, pour remonter la pente, le père trouve un job à la décharge publique mais il se fait virer au bout d’une semaine. Hopper suggère sa déchéance en le filmant dans la décharge, comme un écho au Guet-apens, de Sam Peckinpah.
Dans Out of the blue, il est également question d’autodestruction morale et physique, avec des blessures à vif et des traumas dont on ne se sépare pas. Le film parle de punk mais il est punk par essence : le parcours de Dennis Hopper montre que rien n’est chiqué et le propos, nihiliste, allergique à la sensibilité, gerbe la concession. Ce film cherche à allumer la mèche pour faire exploser le bâton de dynamite, de manière encore plus probante que Ken Loach sur Kes ou Family Life. Avec le temps, les répercussions de Out of the blue (hélas assez peu vu) n’ont pas été aussi puissantes que ce que l’on aurait pu croire. Ce qui a sans doute déprimé son auteur. Le film est également important pour l’actrice Linda Manz, fracassante révélation, coincée dans un espace-temps entre la petite fille des Moissons du ciel, de Terrence Malick, qu’elle a été et qu’elle n’est plus ; et, la maman dans Gummo, de Harmony Korine, qu’elle n’a pas envie de devenir. Avec le recul, elle symbolise ce vide, cette angoisse du néant dans le cinéma indépendant US et qui se répercute depuis sous différentes formes. Jack Nicholson a pourtant soutenu Out of the blue à sa sortie et Sean Penn fut tellement impressionné par le résultat qu’il a demandé à travailler avec Hopper. Ce sera Colors, des années plus tard.
Avant, Dennis connait de nouveau l’enfer. Paranoïaque, il remonte la pente en trouvant un rôle en or grâce à David Lynch dans Blue Velvet et en signant comme réalisateur une autre merveille : le très chaud The Hot Spot, un polar caniculaire avec Don Johnson (à peine sorti de la série Miami Vice), Jennifer Connelly (entre Il était une fois en Amérique, Phénomena et Requiem for a dream) et Virginia Madsen. En 2006, il avait reçu son étoile sur le «Walk of Fame» d’Hollywood Boulevar, pas encore consumé par le feu. So long king of chaos…

